Par Philippe San Marco, député honoraire à l’Assemblée nationale, ancien Professeur associé à l’École normale supérieure de Paris.
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Avec son magnifique livre Le tante vite di un sogno incompiuto. Rifessionni autobiografiche (Navarra Editore), Giuseppe Pippo Oddo nous donne enfin et en majesté la clé de compréhension d’une œuvre véritablement originale et celle d’une vie pleine d’engagements. Ou, plus précisément, il nous donne enfin les diverses clés de compréhension d’un homme singulier dont les facettes sont multiples, bigarrées, foisonnantes, multicartes, hésitantes, contrariées et parfois déroutantes. Mais le lecteur découvrira aussi immanquablement un fil conducteur, un fil rouge bien sûr, qui tient ensemble toute cette vie, toutes ces vies qui portent la marque indélébile d’une fidélité exemplaire à un idéal de fraternité humaine et d’émancipation économique et sociale.
Comme il arrive souvent chez les humains, l’avenir du jeune Pippo vient de loin, d’un passé enfoui dans des générations de petites gens, écrasés par les éternels prédateurs qui, quel que soit le nom qu’on leur donne au travers des siècles, sont toujours là, encore et encore, dont on n’arrive à se débarrasser que pour les voir refleurir sous une autre forme et avec d’autres noms. Mais ces petites gens, tels des générations de Sisyphe, ne se lassent pas, ne se lasseront jamais d’assumer leurs engagements, de garder l’espoir et la force qu’il insuffle. C’est pourquoi les liens familiaux que Pippo nous décrit avec tant de chaleur sont si importants et si touchants à lire. Ainsi de l’arrière-grand-père garibaldien au père communiste. Mais aussi, surtout, la mère qui est toujours là pour éviter ou sinon atténuer les souffrances que les hommes depuis la nuit des temps aiment s’infliger entre eux.
Cela nous vaut, une parmi tant d’autres, la savoureuse anecdote où le tout jeune Pippo, adolescent déjà en guerre contre l’injustice, refuse de payer le billet de l’autocar qui relie Villafrati, le centre du monde, à Palerme, tant que ne sera pas obtenue la réduction qui était jusque-là accordée au voyage en train désormais supprimé. Les carabiniers s’en mêlent, l’autocar est immobilisé, l’affaire peut mal se terminer mais c’est la mère qui discrètement paye pour son fils et aussi pour l’ami que Pippo a embarqué dans cette première action de résistance. On en rira bien sûr mais en restera pour Pippo dans les registres des Carabiniers qui n’oublient jamais rien et sauront s’en souvenir plus tard, la mention d’un « dangereux socialiste » qui le suivra toute sa vie. Quelques années plus tôt, cela lui aurait valu de graves persécutions de la part des fascistes. Mais la République est là maintenant et malgré toutes ses faiblesses et ses ambiguïtés, elle est issue de la Résistance et de la lutte contre les nazifascistes. Et justement à Villafrati une majorité a choisi la République quand le reste de l’ile voulait conserver la monarchie pourtant discréditée. Cela donne naturellement à ses héritiers quelques droits mais surtout des devoirs.
Il allait donc falloir que Pippo assume sa part de cet héritage dans l’Italie qui se transformait tant dans l’après Seconde Guerre Mondiale. Le syndicalisme serait à la fois le cadre et l’outil de son action d’homme. Et pas n’importe quel syndicalisme : celui des ouvriers agricoles, les « braccianti » sur lesquels repose encore la principale force économique de l’ile. Ceux qui, après des siècles d’exploitation par l’aristocratie et l’Eglise, l’une et l’autre particulièrement bornée et odieuse, venaient enfin à la Libération de remporter une immense victoire avec la nationalisation des grands domaines et la redistribution des terres à ceux qui en avaient été dépossédés de toute éternité. Bien évidement leur déception serait à la mesure de leurs espérances. Mais en attendant, pour être efficace, leur révolte contre les nouvelles formes d’exploitation capitaliste devait être organisée, ce qui allait être la tâche historique de leur syndicat.
On ne saluera donc jamais assez le courage qu’il aura fallu à ces paysans sans terre, à ces braccianti, pour collectivement arriver à s’imposer malgré un contexte idéologique qui, à gauche n’arrivait toujours pas à considérer les luttes paysannes pour autre chose que le résidu d’un monde appelé à disparaitre. Un combat d’arrière-garde que les grands « intellectuels » voulaient ignorer ou, au mieux, regardaient avec condescendance : cette paysannerie pauvre, asservie aux pratiques clientélistes des notables locaux, tenue d’une main de fer d’un côté par la Démocratie chrétienne et son relais l’église catholique qui ira jusqu’à refuser le baptême aux enfants des « fortes têtes » communistes et socialistes, et d’un autre côté par la mafia au service des premiers qui ne laissait guère de choix entre la soumission et la mort.
Au contraire, dans l’époque moderne, les luttes paysannes restaient essentielles comme Engels l’avait déjà si bien analysé dans son livre La guerre des paysans, celle qui eut lieu au début du XVIème siècle au sein du Saint Empire romain germanique et que masquait la querelle religieuse entre Catholiques et Protestants mais dont les ressorts profonds étaient justement ceux des rapports d’exploitation à la terre. Plus près de nous Carlo Levi avait compris lui aussi l’importance de ces luttes paysannes dont il attendait beaucoup. Ce qu’il racontera dans Les mots sont des pierres, mais aussi dansTout le miel est fini, et dans les textes qu’il rassemblera dans Le mille patrie, livres dans lesquels il ne cessait de réfléchir au pourquoi, au comment de la misère paysanne et aux raisons de l’échec de la réforme agraire. Comme plus tard ceux de Pippo Oddo, les livres de Carlo Levi n’étaient pas des écrits politiques au sens classique, traditionnel et académique du terme mais des portraits d’hommes et de femmes qui nous livraient aux travers de leurs tourments une tragédie. En Sicile, avec ses figures d’émigrés de retour au pays, il nous communiquait les souffrances et les rêves des habitants qui s’arrachaient à leurs terres pour fuir la misère auxquels s’ajoutaient les images fugaces des bandits de grand chemin. C’est à ceux-là que se consacrerait Pippo Oddo sans condescendance, c’est-à-dire sans l’orgueil académique qui trop souvent a remplacé l’antique orgueil de la noblesse. De même que certains aujourd’hui savent habilement confondre l’autonomie spéciale avec les concessions féodales, et le progrès avec le pillage des ressources.
Mais également on ne saluera jamais assez le courage qu’il aura fallu pour, individuellement et collectivement, résister dans un contexte politique et économique déjà pesant au nouvel acteur créé de toutes pièces quelques décennies plus tôt par l’aristocratie terrienne sicilienne en quête de milices privées pour faire régner l’ordre par la terreur dans ses immenses domaines. Une mafia agro-pastorale qui, justement après la guerre, commença à s’émanciper pour finalement s’imposer à ses commanditaires. La liste est longue, et sa lecture terrifiante, de tous ces syndicalistes, socialistes et communistes, assassinés pour avoir courageusement résisté à cette nouvelle et singulière forme d’oppression prédatrice.
C’est pourquoi l’engament syndical et le militantisme politique étaient alors intrinsèquement et inévitablement liés, indissociables, comme les faces d’une même médaille. Le livre de Pippo Oddo éclaire ce phénomène d’une lumière violente car l’auteur incarne personnellement cette dualité, à la différence de ceux qui, appartenant à des cercles privilégiés, peuvent certes parler de l’exploitation mais qui le font nécessairement de haut, en surplomb, ou d’à côté, comme d’un objet d’analyse, extérieur à ce qu’ils sont eux-mêmes. Ces intellectuels académiques bardés de titres qui ne veulent pas réaliser l’amélioration du sort de l’humanité avec leurs concitoyens mais par-dessus ceux-ci. Pippo Oddo n’est heureusement pas le seul dans son cas, mais il en est un exemple exceptionnel, ayant navigué pendant des décennies, en fait tout au long de sa vie professionnelle, entre l’univers syndical et le monde politique. Un observateur français est surpris par ce mélange des genres tant en France la rupture entre les deux a été théorisée depuis la Charte d’Amiens de 1905.
Mais à la différence du syndicalisme, dont l’importante CGIL réussît à canaliser le pluralisme de ses membres, l’engament politique était au même moment contraint par des choix exclusifs les uns des autres. Or la dimension libertarienne ou libertaire du caractère de Pippo Oddo, son refus du sectarisme, de la mise au pas, de la pensée unique, vont l’amener à suivre, parfois péniblement, les méandres des contradictions de la vie politique italienne d’après la Seconde Guerre Mondiale. Toujours il le fera en restant lui-même, fidèle à lui-même, à ses parents, à ses engagements et à son héritage au sein du peuple de Villafrati, en acceptant des évolutions qui ne seront jamais que des ajustements nécessaires à la poursuite de cette fidélité.
C’est donc naturellement qu’il adhère, jeune homme, au Parti Socialiste alors que son père, tant respecté et aimé, milite au Parti communiste. C’est que, malgré la peine ainsi créée, partagée aussi bien par le père que par le fils, la fidélité n’implique jamais la soumission à laquelle succombent, voire se complaisent tant d’intellectuels. Ce refus courageux du système créé après-guerre par la tenaille Démocratie chrétienne-Parti communiste, qui voudraient occuper tout l’espace politique italien, don Camillo et Peppone, dit déjà beaucoup de choses du jeune Pippo Oddo. Mais quand le Psi évolue trop à droite, pas question non plus de se soumettre. Pippo Oddo ira rejoindre le nouveau PSIUP. Et c’est là que de manière métaphorique allait s’opérer et s’incarner la transition entre les plus anciens tel l’immense Emilio Lussu et les plus jeunes tel Pippo Oddo. Le Sarde et le Sicilien, les hommes des marges, qui savent d’instinct reconnaitre, au-delà des belles phrases mensongères, où est leur devoir d’hommes libres et courageux. Emilio Lussu qui n’avait de leçons à recevoir de personne en matière d’antifascisme au temps du fascisme, celui qui n’a rien à voir avec à sa pâle palinodie, celle de l’antifascisme au temps sans fascisme comme il fleurit aujourd’hui, celui dont Pasolini et Sciascia avaient déjà démontré la perversité. Emilio Lussu dont l’arc DC-PCI fera tout pour éclipser la belle figure emblématique qu’un autre futur était et reste possible dès lors qu’on rejette d’emblée les mensonges arrangés entre copains-coquins. Bien sur l’aventure du PSIUP ne durera pas mais Pippo en gardera les 7 cartes annuelles d’adhésion, comme les reliques d’un temps béni. Et puisqu’il faudra encore choisir pour continuer l’engagement, c’est celui du PCI qui s’imposera, en toute lucidité. Jusqu’au jour où, de guerre lasse devant l’inéluctable naufrage suite à la chute du mur de Berlin, mais surtout sonné par l’assassinat d’Aldo Moro avec lequel avait tant misé Berlinguer et qui ne s’en remettra pas, le PCI tentera d’aller au bout de la logique du « compromis historique » pour fusionner avec la DC. Sauf qu’entre-temps l’histoire avait changé la donne et que tout ceci devenait vain. Pippo Oddo pendrait alors sans faire de bruit ses distances avec le parti mais jamais avec ses membres, compagnons de tant de justes luttes.
C’est alors qu’il déploierait une nouvelle facette de sa personnalité, celle d’un écrivain prolixe et talentueux, minutieux et chaleureux, consacré tout entier à l’histoire tourmentée de la Sicile et des Siciliens. Cette dimension est la plus originale et peut être la plus ingrate de notre personnage, car si le syndicaliste et le politique évoluaient chacun de leur côté, ils n’étaient par définition jamais seuls. Alors que l’écrivain allait s’enfermer pendant des années dans la solitude des recherches et de l’écriture. Bien sûr Villafrati serait la source de ce qui allait devenir une œuvre monumentale englobant toute la Sicile et au-delà. C’est en effet Lo sviluppo incompiuto-Villafrati 1596–1960 qui sera comme un galop d’essai aux quatre volumes consacrés au Mirage de la terre en Sicile. Un travail de plus de dix ans, entrecoupé de la publications de multiples récits plus courts, essentiellement des biographies de personnages oubliés ou l’histoire de villes ou villages siciliens revisitée au filtre de l‘expérience non académique, unique, dont est porteur Pippo Oddo. Le tout, non pas pour s’enfermer dans un passé révolu et qui ne reviendra pas, mais au contraire pour donner du sens à l’action des jeunes d’aujourd’hui qui ont besoin de contextualiser leurs difficultés, de les rattacher à l’histoire nationale et internationale, pour se projeter dans un futur tout aussi difficile, mais pas plus, que celui dont ils sont les héritiers.
Derrière toutes ces vies, si diverses, si engagées, il y avait bien sûr l’homme Pippo Oddo, qui apparait enfin dans Le tante vite di un sogno incompiuto. Jusque-là, au cours de tant d’années, une vie entière, ce n’est jamais de lui dont il était le porte-parole. Comme son arrière-grand-père garibaldien il n’était qu’un portabandiera, un porte-drapeau de la cause des paysans sans terre. Il ne se mettait jamais en lumière mais toujours faisait primer les hommes et les femmes dont il portait la cause. De même qu’en politique son activité comme ses écrits ne nous donne aucun renseignement sur ce qu’il était lui, mais uniquement sur une action collective qui en dépassait les acteurs. Ses Reflessionni autobiografiche vont donc maintenant nous permettre de comprendre comment une vie d’homme a été tenue, droite, simple et digne, avec son épouse Anna qui partagea toutes ses aventures, ses joies et ses peines, et qui lui donna un fils quand tous les savants leur avaient annoncé que ce serait impossible. C’est ainsi que ce livre nous permet d’incarner l’homme et de pouvoir lui rendre l’hommage qu’il mérite. Les Japonais honorent ainsi ceux d’entre eux dont ils considèrent qu’ils ont atteint le statut de trésor national vivant, qui désigne les personnes certifiées conservateurs de biens culturels immatériels importants. Car rien n’est plus beau que de prendre conscience que parmi nous, des gens comme nous, l’un d’entre nous, à force de patience, de ténacité et de travail, a atteint un seuil qui va le distinguer. Car il témoigne de ce qu’un simple être humain qui pourrait être notre compatriote, notre voisin, notre frère ou notre sœur, ici Pippo Oddo, peut, à sa manière, dans son domaine de compétence et par son seul témoignage, donner un sens à notre vie individuelle et collective, en inscrivant celles-ci dans une longue tradition grâce à laquelle pourra s’enraciner un futur.
Dans un moment de l’histoire où montent à nouveau les ténèbres et où les grands prédateurs sont de retour, ceux que les Siciliens connaissent si bien depuis des siècles et savent reconnaitre mieux que quiconque, ce témoignage de Pippo Oddo est une source d’espoir, une de ces lumières que les vents mauvais n’éteignent pas.
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Con il suo magnifico libro Le tante vite di un sogno incompiuto-Rifessionni autobiografiche (Navarra Editore), Giuseppe Pippo Oddo ci offre finalmente e maestosamente la chiave di lettura di un’opera davvero originale e quella di una vita piena di impegni. O, più precisamente, ci dà finalmente le varie chiavi di lettura di un uomo singolare le cui sfaccettature sono molteplici, variegate, abbondanti, multicardiche, esitanti, contrastate e talvolta confuse. Ma il lettore scoprirà inevitabilmente anche un filo conduttore, rosso ovviamente, che tiene insieme tutta questa vita, tutte queste vite che portano il segno indelebile di una fedeltà esemplare a un ideale di fraternità umana e di emancipazione economica e sociale.
Come spesso accade con gli esseri umani, il futuro del giovane Pippo viene da lontano, da un passato sepolto da generazioni di piccoli uomini, schiacciati dagli eterni predatori che, qualunque nome gli venga dato nel corso dei secoli, sono sempre lì, ancora e ancora, di cui possiamo solo liberarci solo per vederli rifiorire in un’altra forma e con altri nomi. Ma questo piccolo popolo, come generazioni di Sisifo, non si stanca mai, non si stancherà mai di assumere i propri impegni, di conservare la speranza e la forza che esso infonde. Ecco perché i legami familiari che Pippo ci descrive con tanto calore sono così importanti e così toccanti da leggere. È il caso dal bisnonno garibaldino al padre comunista. Ma anche, soprattutto, la madre che è sempre lì per evitare o comunque alleviare le sofferenze che gli uomini fin dalla notte dei tempi amano infliggersi l’un l’altro.
Da qui il simpatico aneddoto in cui il giovanissimo Pippo, adolescente già in guerra contro l’ingiustizia, si rifiuta di pagare il biglietto dell’autobus che collega Villafrati, centro del mondo, a Palermo, fino a quando si ottiene lo sconto che prima era concesso al viaggio in treno ora abolito. I carabinieri intervengono, l’autobus viene immobilizzato, la vicenda può finire male, ma è la madre che paga discretamente per il figlio e anche per l’amico che Pippo ha intrapreso in questa prima azione di resistenza. Certo, ci rideremo sopra, ma per Pippo resterà nei registri dei Carabinieri, che non dimenticano mai nulla e lo ricorderanno più tardi, la menzione di un “pericoloso socialista” che lo seguirà per tutta la vita. Qualche anno prima, questo gli sarebbe valso una dura persecuzione da parte dei fascisti. Ma la Repubblica c’è ora e, nonostante tutte le sue debolezze e ambiguità, è il risultato della Resistenza e della lotta contro i nazifascisti. E a Villafrati la maggioranza scelse la Repubblica mentre il resto dell’isola volle mantenere la monarchia, anche se screditata. Questo naturalmente conferisce ai suoi eredi alcuni diritti ma soprattutto doveri.
Era quindi necessario per Pippo assumere la sua parte di questo patrimonio in Italia, che stava cambiando così tanto nel secondo dopoguerra. Il sindacalismo sarebbe stato sia il quadro che lo strumento della sua azione di uomo. E non un sindacalismo qualsiasi : quello dei braccianti, su cui poggia ancora la principale forza economica dell’isola. Coloro che, dopo secoli di sfruttamento da parte dell’aristocrazia e della Chiesa, entrambi particolarmente gretti e odiosi, avevano finalmente riportato un’immensa vittoria alla Liberazione con la nazionalizzazione dei latifondi e la ridistribuzione della terra a coloro che ne erano stati espropriati per tutta l’eternità. Naturalmente, la loro delusione sarebbe stata commisurata alle loro speranze. Ma nel frattempo, per essere efficace, bisognava organizzare la loro rivolta contro le nuove forme di sfruttamento capitalistico, che doveva essere il compito storico della loro unione.
Non potremo quindi mai salutare abbastanza il coraggio che ci è voluto a questi contadini senza terra, a questi braccianti, per riuscire collettivamente ad imporsi nonostante un contesto ideologico che, a sinistra, non riusciva ancora a considerare le lotte contadine come qualcosa di diverso dal residuo di un mondo destinato a scomparire. Un’azione di retroguardia che i grandi “intellettuali” volevano ignorare o, nel migliore dei casi, guardare con condiscendenza : questi poveri contadini, asserviti alle pratiche clientelari dei notabili locali, tenuti con il pugno di ferro da una parte dalla Democrazia Cristiana e dalla sua staffetta, la Chiesa cattolica che arrivò a rifiutare il battesimo ai figli delle “teste forti” dei comunisti e dei socialisti, e dall’altra dalla mafia al servizio dei primi, che lasciava poca scelta tra la sottomissione e la morte.
Al contrario, nell’epoca moderna, le lotte contadine rimasero essenziali, come già Engels aveva analizzato così bene nel suo libro La guerra dei contadini, la guerra che si svolse all’inizio del XVI secolo all’interno del Sacro Impero romano germanico e che fu mascherata dalla disputa religiosa tra cattolici e protestanti, ma le cui sorgenti profonde furono proprio quelle dei rapporti di sfruttamento con la terra. Più vicino a casa, anche Carlo Levi aveva capito l’importanza di queste lotte contadine da cui nutriva grandi aspettative. Ciò che racconterà in Le parole sono pietre, ma anche in Tutto il miele è finito, e nei testi che raccoglierà in Le mille patrie, libri in cui non smetteva mai di riflettere sul perché, sul come della miseria contadina e sui motivi del fallimento della riforma agraria. Come quelli di Pippo Oddo in seguito, i libri di Carlo Levi non erano scritti politici nel senso classico, tradizionale e accademico del termine, ma ritratti di uomini e donne che ci hanno consegnato una tragedia attraverso i loro tormenti. In Sicilia, con le sue figure di emigranti di ritorno, ci ha comunicato le sofferenze e i sogni degli abitanti che si strappavano dalle loro terre per fuggire dalla miseria, a cui si aggiungevano le immagini fugaci dei banditi. È a questi che Pippo Oddo si dedicherebbe senza condiscendenza, cioè senza l’orgoglio accademico che troppo spesso ha sostituito l’antico orgoglio della nobiltà. Così come oggi alcuni sanno confondere abilmente l’autonomia speciale con le concessioni feudali, e il progresso con il saccheggio delle risorse.
Ma non si potrà mai salutare abbastanza il coraggio che ci volle per resistere, individualmente e collettivamente, in un contesto politico ed economico già pesante, al nuovo attore creato ex novo qualche decennio prima dall’aristocrazia terriera siciliana alla ricerca di milizie private per regnare l’ordine attraverso il terrore nei suoi immensi domini. Una mafia agro-pastorale che, proprio nel dopoguerra, iniziò ad emanciparsi e infine si impose ai suoi sponsor. L’elenco è lungo, e la sua lettura terrificante, di tutti quei sindacalisti, socialisti e comunisti, assassinati per aver coraggiosamente resistito a questa nuova e singolare forma di oppressione predatoria.
Ecco perché l’impegno sindacale e l’attivismo politico erano allora intrinsecamente e inevitabilmente legati, inscindibili, come facce della stessa medaglia. Il libro di Pippo Oddo getta una luce violenta su questo fenomeno perché l’autore incarna personalmente questa dualità, a differenza di chi, appartenendo a circoli privilegiati, può certamente parlare di sfruttamento ma che necessariamente lo fa dall’alto, o di lato, come oggetto di analisi, esterno a ciò che essi stessi sono. Questi intellettuali accademici con titoli che non vogliono migliorare la sorte dell’umanità con i loro concittadini ma al di sopra di loro. Per fortuna Pippo Oddo non è l’unico nel suo caso, ma è un esempio eccezionale, avendo navigato per decenni, di fatto nel corso della sua vita professionale, tra il mondo sindacale e il mondo politico. Un osservatore francese è sorpreso da questa commistione di generi, poiché in Francia la rottura tra i due è stata teorizzata fin dalla Carta di Amiens del 1905.
Ma a differenza del sindacalismo, la cui importante Cgil è riuscita a veicolare il pluralismo dei suoi membri, l’impegno politico è stato allo stesso tempo vincolato dalle scelte esclusive degli altri. Tuttavia, la dimensione libertariana o libertaria del carattere di Pippo Oddo, il suo rifiuto del settarismo, del pensiero unico, lo portarono a seguire, a volte dolorosamente, i meandri delle contraddizioni della vita politica italiana del secondo dopoguerra. Lo farà sempre rimanendo se stesso, fedele a se stesso, ai suoi genitori, ai suoi impegni e alla sua eredità tra la gente di Villafrati, accettando evoluzioni che non saranno mai più che necessari aggiustamenti al perseguimento di questa fedeltà.
Era quindi naturale che si iscrivesse al Partito Socialista da giovane, mentre suo padre, così rispettato e amato, era un attivista del Partito Comunista. Questo perché, nonostante il dolore così creato, condiviso da padre e figlio, la fedeltà non implica mai la sottomissione a cui tanti intellettuali soccombono o addirittura si compiaceno. Questo coraggioso rifiuto del sistema creato nel dopoguerra dalle tenaglie della Democrazia Cristiana-Partito Comunista, che vorrebbero occupare l’intero spazio politico italiano, Don Camillo e Peppone, la dice lunga già sul giovane Pippo Oddo. Ma quando il PSI si evolve troppo a destra, non c’è nemmeno questione di sottomettersi. Pippo Oddo entrerà a far parte del nuovo PSIUP. Ed è lì che, metaforicamente, avverrà e si incarnerà il passaggio tra i più anziani, come il grande Emilio Lussu, e i più giovani, come Pippo Oddo. Il Sardo e il Siciliano, gli uomini di margine, che istintivamente sanno riconoscere, al di là delle belle frasi menzognere, dove sta il loro dovere di uomini liberi e coraggiosi. Emilio Lussu che non aveva lezioni da prendere da nessuno in materia di antifascismo al tempo del fascismo, quello che non ha nulla a che vedere con la sua pallida palinodia, quello dell’antifascismo nel tempo senza fascismo come fiorisce oggi, quello di cui Pasolini e Sciascia avevano già dimostrato la perversità. Emilio Lusu, il cui arco narrativo DC-PCI farà di tutto per eclissare la bella figura emblematica secondo cui un altro futuro era e rimane possibile, a patto che si rifiutino a priori le menzogne organizzate tra amici maliziosi. Certo, l’avventura del PSIUP non durerà ma Pippo conserverà le 7 tessere associative annuali, come le reliquie di un tempo benedetto. E poiché bisognerà ancora scegliere di proseguire l’impegno, è quello del PCI che prevarrà, in tutta lucidità. Fino al giorno in cui, stanco dell’inevitabile naufragio seguito alla caduta del muro di Berlino, ma soprattutto stordito dall’assassinio di Aldo Moro, con cui Berlinguer aveva tanto scommesso qui non si riprenderà, il PCI cercò di andare fino in fondo alla logica del “compromesso storico” per fondersi con la DC. Solo che nel frattempo la storia aveva cambiato la situazione e tutto questo stava diventando vano. Pippo Oddo avrebbe preso silenziosamente le distanze dal partito ma mai dai suoi membri, compagni di tante giuste lotte.
Fu allora che avrebbe dispiegato un nuovo aspetto della sua personalità, quello di scrittore prolifico e talentuoso, meticoloso e caloroso, dedito interamente alla tormentata storia della Sicilia e dei Siciliani. Questa dimensione è la più originale e forse la più ingrata del nostro carattere, perché se il sindacalista e il politico si sono evoluti ciascuno per conto proprio, per definizione non sono mai stati soli. Mentre lo scrittore si sarebbe rinchiuso per anni nella solitudine della ricerca e della scrittura. Certo, Villafrati sarebbe stata la fonte di quella che sarebbe diventata un’opera monumentale che avrebbe abbracciato tutta la Sicilia e non solo. Si tratta infatti di Lo sviluppo incompiuto-Villafrati 1596–1960 che sarà come un banco di prova per i quattro volumi dedicati al Miraggio della Terra in Sicilia. Un lavoro di oltre dieci anni, intervallato dalla pubblicazione di molti racconti più brevi, per lo più biografie di personaggi dimenticati o la storia di città o borghi siciliani rivisitati attraverso il filtro dell’esperienza unica, non accademica, di cui Pippo Oddo è portatore. Tutto questo, non per rinchiudersi in un passato passato che non tornerà, ma al contrario per dare senso all’azione dei giovani di oggi che hanno bisogno di contestualizzare le loro difficoltà, di legarle alla storia nazionale e internazionale, di proiettarsi in un futuro altrettanto difficile, ma non di più, di quello di cui sono eredi.
Dietro tutte queste vite, così diverse, così impegnate, c’era naturalmente l’uomo Pippo Oddo, che finalmente appare in Le tante vite di un sogno incompiuto. Fino ad allora, nel corso di tanti anni, di tutta una vita, non era mai stato di lui il portavoce. Come il bisnonno garibaldino, era solo un portabandiera per la causa dei contadini senza terra. Non si è mai messo sotto i riflettori, ma ha sempre messo al primo posto gli uomini e le donne di cui sosteneva la causa. Come in politica, la sua attività così come i suoi scritti non ci danno alcuna informazione su ciò che è stato, ma solo su un’azione collettiva che è andata oltre gli attori. I suoi Reflessionni autobiografici ci permetteranno ora di capire come si svolgeva la vita di un uomo, retta, semplice e dignitosa, con la moglie Anna che condivideva tutte le sue avventure, le sue gioie e i suoi dolori, e che gli diede un figlio quando tutti gli studiosi avevano detto loro che sarebbe stato impossibile. È così che questo libro ci permette di incarnare l’uomo e di potergli rendere il tributo che merita.
I Giapponesi onorano così coloro tra loro che ritengono abbiano raggiunto lo status di tesoro nazionale vivente, che designa coloro che sono certificati come conservatori di importanti beni culturali immateriali. Perché non c’è niente di più bello che rendersi conto che tra noi, gente come noi, uno di noi, a forza di pazienza, tenacia e lavoro, ha raggiunto una soglia che ci distinguerà. Perché testimonia il fatto che un semplice essere umano che potrebbe essere il nostro connazionale, il nostro prossimo, il nostro fratello o la nostra sorella, in questo caso Pippo Oddo, può, a modo suo, nel suo campo di competenza e con la sua stessa testimonianza, dare senso alla nostra vita individuale e collettiva, inscrivendole in una lunga tradizione all’interno della quale si può radicare un futuro.
In un momento storico in cui le tenebre stanno risalendo e sono tornati i grandi predatori, quelli che i Siciliani conoscono così bene da secoli e riconoscono meglio di chiunque altro, questa testimonianza di Pippo Oddo è fonte di speranza, una di quelle luci che i venti cattivi non spengono.