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Célestin m’avait dit

par | 1 avril 2008 | Récits

Célestin m’avait dit qu’un prêtre bur­ki­na­bé offi­ciait aux Augustins. Venant de lui cette simple phrase avait réson­né en moi comme un mes­sage dont il allait me fal­loir com­prendre le sens.

Les Augustins, ou encore St Ferréol, étrange église à l’appellation incer­taine située sur le quai des Belges, avec cette façade faux baroque à la blan­cheur écla­tante pla­quée comme un décor sur un édi­fice en faux gothique, l’ensemble digne d’être rete­nu pour un wes­tern mexi­cain. Séparé de la chaus­sée par l’étroit trot­toir où depuis tou­jours le pié­ton doit se glis­ser entre le flux des véhi­cules qui remontent la rue de la République et les men­diants habi­tuels. Pendant des années ce furent une mère et son fils, petits, malingres, vilains, mais fidèles au poste. Depuis quelque temps absents. Victimes d’une guerre d’influence entre bandes de l’est ? Remplacés par un autre men­diant. Bref, un bâti­ment sans aucun recul, et la misère qui vous y accueille d’emblée.

Je crois que la seule fois où je m’étais retrou­vé là c’était à l’automne 1962. J’étais interne au lycée St Charles et j’étais venu me joindre à une mani­fes­ta­tion de pieds noirs qui vou­laient célé­brer l’anniversaire un évé­ne­ment de la toute récente guerre d’Algérie. La police avait balan­cé des gre­nades lacry­mo­gènes et les gens répon­daient en criant « cou­los », insulte que je décou­vrais pour l’occasion. Je crois me rap­pe­ler qu’ils chan­taient « c’est nous les africains… ».

Ce dimanche je déci­dais donc d’aller assis­ter à l’office de 11h dont m’avait par­lé Célestin. L’église était à moi­tié pleine. Le prêtre, un beau noir dans sa sou­tane blanche, 35–40 ans, par­lait au micro. La sono légè­re­ment défi­ciente par­ti­ci­pait à créer une ambiance déca­lée. La pro­non­cia­tion spé­ci­fique de cer­taines voyelles par les noirs était ampli­fiée et cela don­nait quelque chose de très spé­cial : un son glo­ba­le­ment cha­leu­reux au sein duquel on com­pre­nait le sens de la plu­part des mots mais en pas­sant par des­sus un bon nombre d’entre eux. Ce n’était pas grave. On com­pre­nait l’essentiel.

Dans l’assistance, un tiers de noirs, hommes et femmes de tous âges, plu­tôt beaux, grands et minces. Pour le reste des gens sans traits par­ti­cu­liers. Soit iso­lés, soit en petits groupes. Pour tous, des habits propres mais on sen­tait des gens avec de petits, tous petits, reve­nus. La popu­la­tion du centre-ville.

Le rap­port au prêtre était empreint de sym­pa­thie. Lui-même par­lait gen­ti­ment et sim­ple­ment. Sans phrases ampou­lées ni gran­di­lo­quence. Lectures de textes par des fidèles, âgés. Et des chants. Pas les plus beaux de l’antique réper­toire mais cor­rects. Pas du genre de ceux inven­tés la veille par un ama­teur. Une jeune femme de style démo­dé diri­geait les chants d’une voix incroya­ble­ment aigüe, mais sans for­cer. Et l’assistance de reprendre sans se faire prier. Bref, de la bonne humeur.

Je me lais­sais aller et bais­sais la garde, empor­té par cette douce ambiance. Je priais faci­le­ment, les avant-bras rele­vés et les mains tour­nées vers mon visage. Comme font les musul­mans. J’aime bien ce geste simple qui accom­pagne une pos­ture inté­rieure. Qui aide à la concen­tra­tion et à la prière.

En fait autour de moi il y avait sans arrêt des mou­ve­ments. Des gens se dépla­çaient d’un endroit à l’autre. Sans gêner les autres. Mais cela mon­trait une appro­pria­tion tran­quille et décon­trac­tée de l’espace. A un moment le prêtre fit réfé­rence à la mort au cours de la semaine écou­lée d’un jeune séné­ga­lais de Noailles. Les mou­ve­ments s’accélérèrent. Une sor­tie dans l’énervement au moment de cette évo­ca­tion. Mais aus­si des entrées, et des dépla­ce­ments. Toujours le prêtre regar­dait l’assistance, comme s’il scru­tait les visages, l’un après l’autre.

Juste après la lec­ture de l’évangile, comme une intro­duc­tion à son homé­lie, le prêtre pré­ci­sa que les prières du jour étaient aus­si des­ti­nées à la mémoire de ce jeune séné­ga­lais. Il pré­sen­ta ce der­nier comme un homme de paix et d’union. Il en vou­lait pour preuve la pré­sence à cet office de ses amis musul­mans. Je com­pre­nais alors que cer­tains dans l’assistance, sans doute par­mi les noirs, étaient des musul­mans. J’avais le coeur qui bat­tait de cette situa­tion. Seule cette ville pou­vait m’offrir ce conden­sé d’humanité et elle seule pou­vait ain­si ras­sem­bler les contraires apaisés.

Une femme noire d’une cin­quan­taine d’année s’avança pour s’asseoir dans les pre­miers rangs. Petite et mince, belle peau mat. Puis une très jeune femme vint à coté d’elle. Avec une immense che­ve­lure ras­ta enve­lop­pée dans un grand fou­lard. Ca m’amusait ce fou­lard cachant les che­veux de cette femme mais en même temps cette che­ve­lure flam­boyante, comme un obus de plus de 50 cen­ti­mètres, était une pro­vo­ca­tion, une décla­ra­tion de beau­té. Je le res­sen­tais comme un pied de nez à l’exigence du fou­lard qui masque. Puis un jeune homme les rejoint, superbe ath­lète avec une che­ve­lure ras­ta. Il embras­sa les deux femmes en leur souriant.

J’ai un peu oublié le thème du prêche. Il me sem­bla long mais pas ennuyeux. Au moment de l’échange de poi­gnée de main, je ser­rais la main de mon voi­sin, et sen­tis une main abi­mée, avec un doigt tor­du. Un tra­vailleur manuel. Ou sim­ple­ment un « vieux ». Derrière moi en me retour­nant je saluais deux types aux allures de gitans. Les femmes noires des pre­miers rangs allèrent échan­ger le signe de paix bien au-delà de leurs voi­sins proches. Ca a pris un bon moment.

Puis vint la com­mu­nion. Le prêtre dit que ceux qui étaient en état de com­mu­nier pou­vaient venir, et que les autres eh bien, le Bon Dieu savait le cœur de cha­cun et ceux-ci pou­vaient donc soit res­ter à leur place soit venir à lui en ayant les bras croi­sés sur la poi­trine (il mon­tra le geste à faire) et qu’ils rece­vraient sa béné­dic­tion. Bref, per­sonne n’était exclu. C’est la pre­mière fois que je voyais cela, qui me plaisait.

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