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C’est là qu’il était Bourguiba ?

par | 1 octobre 2010 | Récits

J’avais res­sen­ti le besoin de faire la tra­ver­sée en bateau de Palerme à Tunis, pour me rap­pro­cher encore plus près de Rosaria Prestigiacomo, la jeune veuve de Luigi San Marco, l’enfant dépo­sé à la Maison des Enfants Trouvés de Palerme en 1832. J’avais eu besoin d’être sur ses traces, de par­ta­ger au moins ce qu’elle avait vu. Elle avait avec elle ses 7 enfants. Bien sur puisque c’était pour eux qu’elle avait pris cette incroyable déci­sion de tout quit­ter pour leur ouvrir le che­min d’un monde meilleur. Un vieux navire ita­lien m’avait per­mis cette médi­ta­tion jusqu’à La Goulette.
Et main­te­nant je conti­nuais son périple en ren­trant à Marseille, sur un beau bateau de la Compagnie Nationale de la Tunisie, le Carthage. Mon père lais­sait entendre que la famille aurait séjour­né à Oran. C’est pos­sible et dans ce cas Tunis ne serait pas la der­nière étape de notre exil avant d’arriver en France. Mais il n’y a aucune preuve de ce séjour ora­nais. Mon père disait seule­ment que son oncle avait pu lais­ser ses pas­sions poli­tiques s’exprimer au sein du milieu vio­le­ment anar­chique, ins­pi­ré de l’Espagne voi­sine, qui domi­nait alors à Oran. Mais il n’en avait aucune preuve. La France favorisait- elle le trans­fert de ces sujets ita­liens mena­çants sa volon­té de domi­na­tion dans ce qui allait être son Protectorat vers l’Algérie voi­sine, au sein de laquelle elle atti­rait au contraire les euro­péens de toutes origines ?

En tous cas, Tunisie ou Algérie, Rosaria n’avait pas vou­lu fixer la famille sur une terre déjà prise à d’autres. Elle nous avait ain­si évi­té d’en être expul­sés 80 ans plus tard. De cela aus­si je lui suis recon­nais­sant. C’eut été pour­tant pour elle bien plus facile de res­ter en Afrique du Nord, pas très loin du pays, au milieu de tous ces sici­liens, et d’une manière ou d’une autre, pri­vi­lé­giés par rap­port aux Arabes. Mais elle avait fais le choix du cou­rage et vou­lait du solide, du défi­ni­tif. Pas un simple chan­ge­ment de place sur l’éternel échi­quier des injus­tices. Pour cela aus­si je l’aime.

Rosaria a‑t-elle fait le voyage Tunis/Marseille ou Oran/Marseille ? Nous n’en savons rien. Je ren­trais donc à Marseille sur le Carthage. Les pas­sa­gers étaient essen­tiel­le­ment des tuni­siens qui retour­naient chez eux après les vacances. Oups ! « Chez eux » c’était en Tunisie. Certes, mais c’étaient des tuni­siens vivant et tra­vaillant en France depuis des années, des décen­nies. Peut-être cer­tains étaient aus­si fran­çais. En tous leurs enfants l’étaient, ou pou­vaient l’être. « Chez eux » c’était donc bien évi­de­ment aus­si en France. Il fal­lait accep­ter cette ambi­va­lence sans en faire une ambi­guï­té. La lais­ser res­pi­rer et s’exprimer pai­si­ble­ment, même et sur­tout parce que cela n’est jamais facile. Pour beau­coup d’entre eux, les hommes étaient des tra­vailleurs qui avaient déca­lé leurs vacances « au pays », c’est-à-dire « au bled », pour évi­ter d’y séjour­ner pen­dant la période du Ramadan, désor­mais trop pénible pour eux. Et leur employeur « fran­çais » com­pre­nait ca très bien et ajus­tait le fonc­tion­ne­ment de l’entreprise en consé­quence, ce qui n’était pas sans dif­fi­cul­té car il devait alors gar­der ouverte l’entreprise au mois d’Aout avec des employés qui « fai­saient le Ramadan »…On n’en par­lait pas, et c’était aus­si bien.

Sur la mer immense, j’aimais lais­ser la poro­si­té de ces mots-
fron­tières bai­gner mon esprit. Chez eux, chez soi, fran­çais, étran­ger, que c’étaient là des mots réduc­teurs. Vrais et faux en même temps. Au milieu de ces gens, si dif­fé­rents de moi et si sem­blables à moi, je m’en vou­lais de ne pas pou­voir par­fois embras­ser nos dif­fé­rences à bras ouverts. Mais j’étais bien, là, et le temps était éter­nel, et pou­vait ne jamais finir.

Et puis au matin, nous appro­chions Marseille, cette baie immense et magni­fique qui chaque fois me fas­ci­nait et me ser­rait la gorge. Ces villes-ports, c’est ain­si qu’il faut les voir, les appro­cher, les appré­hen­der dou­ce­ment. Par la mer qui leur donne toute leur beau­té et leur sens. Nous étions là, quelques hommes, debout, à regar­der sans rien dire. Nous arri­vions du sud-sud est, avec un angle de vue qui, pas­sées l’ile de Maire et les falaises de Riou, nous lais­sait l’essentiel des terres à tri­bord, cap sur les col­lines de l’Estaque. Nous allions donc devoir virer légè­re­ment sur tri­bord après les iles du Frioul, la balise de Canoubier et la digue des Catalans pour ren­trer dans le port. C’est un pay­sage marin qui m’est fami­lier, comme le serait mon jar­din. Le silence régnait, qui nous unissait.

Et sou­dain, l’un des hommes, la cin­quan­taine, me demande en me mon­trant le châ­teau d’If tout proche : « c’est là qu’il était Bourguiba ? ». J’étais sidé­ré et pen­dant une ou deux secondes je suis res­té silen­cieux. Car bien sur je pou­vais lui répondre sim­ple­ment, « non ». Je pou­vais aus­si lui dire, « non, ce n’est pas là, mais c’est ailleurs, un peu plus loin, au Fort St Jean qui marque l’entrée du Vieux Port ». Je pou­vais aus­si enta­mer un savant recen­se­ment des diverses for­te­resses où la France avait incar­cé­ré le grand homme. Mais je sen­tais que tout cela n’aurait été que vaines expli­ca­tions fac­tuelles et inertes alors que l’essentiel dans cette ques­tion n’était pas là, mais dans la puis­sance de l’imaginaire et de la mémoire plus ou mois bien recons­ti­tuée que cette simple ques­tion révé­lait. De ce que cet homme por­tait dans sa tête.

Voilà, moi je reve­nais à Marseille où mon arrière grand-mère, Rosaria Prestigiacomo, avait jeté l’ancre de notre exil et j’étais fas­ci­né par la beau­té, la puis­sance et la signi­fi­ca­tion de ce site tan­dis que cet homme à coté de moi ne voyait là, en même temps que moi, que le lieu d’oppression du libé­ra­teur de son peuple. Et à cela, je ne pou­vais rien dire. Ou alors il m’aurait fal­lu dire tant de choses. Conscient de la pau­vre­té des quelque mots que je pou­vais lui appor­ter en réponse, je dis l’essentiel. Non ce n’était pas là. Mais c’aurait pu être là. Car sa ques­tion n’en était pas vrai­ment une. Je com­pre­nais que cet homme, chaque fois qu’il reve­nait en France sen­tais phy­si­que­ment remon­ter en lui la mémoire de la domi­na­tion col­lec­tive de son peuple et de l’emprisonnement indi­vi­duel de ses lea­ders. Et de cela, je n’avais rien à dire, mais à com­prendre. Plus de 120 ans après la tra­ver­sée de Rosaria, cet homme avait fais cette même tra­ver­sée avec le même espoir, celui d’un monde meilleur, mais ces rêves n’étaient pas les mêmes, ses bles­sures non plus. C’était une autre his­toire que la mienne. Toute aus­si res­pec­table et douloureuse.

Autant me taire.

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