Essais, récits, nouvelles

La femme du Gouverneur nous a quittés

par | 1 octobre 2013 | Récits, La mort des proches

En majes­té, bien sûr.
Comment aurait-il pu en être autrement ?

Au même moment, le même jour, le bruit des armes a reten­ti en Afrique.
Dans son Afrique, celle qu’elle a tant aimée, à laquelle elle a tant don­né et dont elle a tant reçu.

A ses petits-enfants, je leur conseille : écou­tez dans les jours qui viennent les nou­velles qui nous par­viennent des zones de com­bats, rete­nez les noms des villes et des pays que vous enten­drez. Parfois les noms des pays ont chan­gé. L’Oubangui-
Chari est deve­nu la Centrafrique. Le Soudan est deve­nu le Mali. Mais le nom des villes reste celui qu’a connu Mamie-Jacques. Bangui, Sibut, Berberati. Bamako, Ségou, Mopti, Bandiagara. Mais sur­tout, les gens de ces pays, ce sont bien éter­nel­le­ment les mêmes, ceux qu’elle a connus et aimés. Ceux qui nour­rissent encore tant et tant d’anecdotes qui sont venues jusqu’à vous et qui sont une part de votre héritage.

Hier pour m’imprégner encore plus de cette mémoire afri­caine de Mamie-Jacques je suis allé au ciné­ma voir un film qui vient de sor­tir, « Aujourd’hui ». Je vou­lais le voir car l’action se situe à Dakar où elle est née. Mais aus­si et sur­tout parce qu’il déve­loppe le thème de la mort. Ou plu­tôt, selon l’antique sagesse afri­caine, le thème de « la mort qui choi­sit ». Alors disons-le, s’agissant de Mamie-Jacques, la mort cette fois-ci l’a choi­sie, certes, mais elle lui a lais­sé vivre une longue vie, bien rem­plie. Elle est venue, bien sûr, mais sans se pres­ser. Elle lui a lais­sé le temps d’une belle vie, et lui a assu­rée une belle des­cen­dance dont vous témoi­gnez avec éclat. C’est pour­quoi aujourd’hui si nous avons le droit d’être tristes, nous n’avons pas à avoir de regrets. Nous pou­vons même être fiers.

Cet héri­tage afri­cain que vous laisse Mamie Jacques, elle en avait elle-même héri­tée de son père, Paul Vazeilles, admi­nis­tra­teur des colo­nies, qui exer­ça divers com­man­de­ments au Soudan et jus­te­ment dans la zone des conflits d’aujourd’hui. Mais aus­si de sa mère, Camille Coté, pre­mière ins­ti­tu­trice nor­ma­lienne affec­tée au sud de Tamanrasset.

Elle le par­ta­gea avec sa soeur Françoise, elle-même née à Tivaouane, ville de l’ouest du Sénégal, proche de Thiès, capi­tale mon­diale de la Tidjaniya, puis­sante confré­rie musul­mane qui fait rayon­ner depuis des siècles un Islam paci­fique et spi­ri­tuel. Chaque semaine des mil­liers d’a­deptes viennent s’y recueillir sur les mau­so­lées, en par­ti­cu­lier celui d’El-Hadj Malik Sy, clas­sé monu­ment his­to­rique. Un de ces mau­so­lées que les fous de dieu qui sont sou­vent des fous tout court détruisent dans les zones qu’ils contrôlent.

Elle par­ta­gea aus­si cet héri­tage afri­cain avec son beau-frère, Max Briand, offi­cier des troupes colo­niales, per­son­nage lumi­neux et lui aus­si grand amou­reux de l’Afrique et des africains.

Et puis bien sûr et sur­tout elle par­ta­gea cette pas­sion afri­caine avec son mari, Louis Sanmarco, admi­nis­tra­teur des colo­nies puis Gouverneur de la France d’Outre-Mer. Gopélou qui nous a quit­tés il y a quatre ans, et dont le sou­ve­nir est bien sur indis­so­ciable de celui de Mamie-Jacques.
Elle l’avait épou­sé en juillet 1937, et une grande messe avait été célé­brée à cette occa­sion dans la cathé­drale de Ouagadougou, la capi­tale de ce qui s’appelait alors la Haute Volta, deve­nue depuis le Burkina Faso, « le pays des hommes intègres ».

Or c’est dans cette même cathé­drale de Ouagadougou que, dès sa mort annon­cée à mon ami, mon petit frère Bakari, plus connu là-
bas sous le nom de père Jean Prosper Sanou, des messes ont été à son ini­tia­tive célé­brées chaque jour et encore en ce moment même pour le repos de l’âme de celle qu’il appelle « notre maman ». Et pas seule­ment à Ouagadougou, mais aus­si à Bobo-
Dioulasso. Et encore au Mali, près de la fron­tière avec le Burkina où Bakari oeuvre actuel­le­ment au milieu des réfu­giés. Ainsi par­tout où le canon tonne ces jours-ci, les tam­tams aus­si se sont fait entendre en l’honneur de « maman ». Ce matin même Bakari m’a fait savoir par sms, je le cite : « la veillée de prière pour maman s’est bien dérou­lée ici hier en pleine brousse à l’africaine. Je vous enver­rai le film. Nous venons de finir la célé­bra­tion de ce jour en com­mu­nion avec vous. ». De fait j’avais reçu hier soir par télé­phone les condo­léances à vous trans­mettre d’une demi-
dou­zaine de « com­man­dants », qui tous tenaient à saluer la mémoire de « maman ». Vues les cir­cons­tances, j’ai beau­coup remer­cié cha­cun sans poser de ques­tion sur la signi­fi­ca­tion en ce moment pré­cis et à cet endroit pré­cis du terme de « commandant ».

Mamie-Jacques nous a donc quit­tés, en majes­té, ache­vant ain­si une longue vie carac­té­ri­sée par le cou­rage et la digni­té. Le « chef », c’était bien sur Gopélou, nul ne le conteste. Mais pour ce qui concerne le « chef de famille », il n’y avait pas pho­to, nous savions bien qui c’était. Mamie-Jacques s’inscrit ain­si dans la lignée des femmes puis­santes de notre famille, et d’abord de celle de Rosaria San Marco, la jeune veuve paler­mi­taine de 32 ans qui pris seule la déci­sion de la rup­ture majeure qu’est celle de l’exil, et qui par­tît avec ses sept enfants pour « la méri­ca » qu’elle ne savait pas situer sur une carte mais qui lui per­met­trait, de cela elle était sure et c’était cela seul qui comp­tait, de don­ner un sens à l’adversité et un ave­nir à ses enfants.

Alors oui, Mamie-Jacques, comme Rosaria, pou­vait avoir le regard dur, les lèvres et les mâchoires ser­rées, comme en témoigne l’étrange et belle pho­to que Câline a choi­sie pour cette céré­mo­nie. Mais c’est qu’elle a dû en tra­ver­ser des épreuves. Tant et tant, qu’elle devait certes réser­ver sa ten­dresse pour ses enfants, mais leur apprendre d’abord à « se tenir », jusqu’au bout. Car la pre­mière exi­gence, nous a‑t-elle ensei­gnée par sa conduite, c’est celle qu’on doit avoir à l’égard de soi-même.

Pour conclure je vou­drais dire enfin à tous ses petits-enfants que l’an der­nier Mamie-Jacques avait auto­ri­sé le don de toutes les archives de Gopélou, par­don, le don de toutes les archives du Gouverneur aux Archives Nationales de France. Cette masse de papiers ras­sem­blés en 15 car­tons a été triée et une mise en ordre a été réa­li­sée par les meilleurs spé­cia­listes. Le « fonds Sanmarco » coté 216 APOM est désor­mais acces­sible au public. Pour notre famille c’est bien sur un hon­neur. Mais en concluant son tra­vail, le res­pon­sable indique : « Il me parait plus impor­tant d’insister sur un aspect inat­ten­du qui pas­sion­ne­ra les socio­logues. C’est la cor­res­pon­dance fami­liale, bien conser­vée et très abon­dante. Elle dévoi­le­ra le rôle majeur et tou­jours dis­cret de la femme des admi­nis­tra­teurs colo­niaux et sur­ement bien d’autres choses ». Et voi­là Mamie-Jacques qui revient, encore en majes­té, comme sujet d’études et de recherches pour les géné­ra­tions à venir, la vôtre pour com­men­cer. C’est un appel qui vous est lan­cé, à cha­cune et cha­cun d’entre vous.

Ciao M’man.

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