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La fête des pères 2009

par | 25 juin 2009 | Récits

Franchement j’avais oublié que c’était la fête des pères. En Italie ce doit être un autre jour et rien ni per­sonne n’y fai­sait allu­sion. Et puis j’étais loin de mes enfants et leur pré­sence proche ne me ren­voyait pas à ma condi­tion paternelle.

Ce n’est que vers le soir qu’un gen­til mes­sage de Ben me rap­pe­la que j’aurai dû rece­voir un appel de mes enfants. Mes deux filles m’avaient donc zap­pé ! Cela m’amusa un peu. Cet oubli les rap­pro­chait de moi, qui avais bien oublié deux ou trois fois une fête ou un anniversaire.

Et puis le len­de­main après midi, presque en même temps (j’imagine l’une pre­nant sou­dain conscience de son oubli et pré­ve­nir l’autre), je rece­vais deux mes­sages embar­ras­sés. Je ne pri­vais pas de répondre en disant qu’heureusement mon unique fils avait lui pen­sé à son père.

Dans la nuit qui sui­vit l’évidence me sai­sit. Si mes deux filles, en même temps, avaient oublié de me fêter la fête des pères ce n’était pas un simple oubli. C’était le signe de la puis­sance de la muta­tion de leur uni­vers men­tal. Elles étaient deve­nues mères, et le centre de leur monde était désor­mais leur bébé, Chloé et James. Et par rap­port à ceux-ci, j’étais le grand père. J’avais donc glis­sé de la case « père » à celle de « grand-père ».

J’étais cer­tain qu’elles avaient bien célé­bré la fête des pères : Samuel et Sean. Ce sont eux les pères. Il n’y a pas confu­sion. Et c’est bien ainsi.

J’avais déjà com­pris que la nais­sance de Chloé m’avait fait chan­ger de caté­go­rie. Je l’avais res­sen­ti très fort. Et j’avais accep­té cette mue, avec bon­heur certes mais aus­si en mesu­rant ce qu’elle signi­fiait en terme de proxi­mi­té de la mort, de ma mort. Mon but de vie, avais-je décla­ré un peu par for­fan­te­rie, serait désor­mais d’être vivant pour fêter ses 20 ans.

En Sicile, on m’avait immé­dia­te­ment décla­ré que j’étais désor­mais « un uomo di ris­pet­to ». Mais moi je sen­tais les choses autre­ment. Ces petits enfants m’avaient fait bas­cu­ler sur la der­nière pente de ma vie et je devais en tenir compte, non seule­ment l’accepter mais le vivre, m’y adap­ter. Bref, chan­ger encore, une nou­velle fois. Quel était ce rôle qui m’était désor­mais impar­ti ? Depuis long­temps déjà j’essayais d’être plus calme dans la vie, de ne pas me lais­ser empor­ter dans toutes sortes de que­relles plus ou moins nobles. D’être plus à l’écoute des autres. J’y réus­sis­sais plus ou moins, avec des rechutes régu­lières. Mais res­tait tapie en moi cette vio­lence des­truc­trice qui est le signe de la folie d’Achille.

C’est à ce moment pré­cis, durant cette même nuit où je pen­sais à l’oubli de mes filles, que je lisais dans « Tombeau d’Achille » de V. Delecroix : « Mais vient ce moment sou­dain auquel per­sonne ne vous a pré­pa­ré. Quelque chose étreint votre cœur et dépouille le monde. Vous n’avez pas même le temps d’attribuer cela à une fatigue pas­sa­gère ou à des sou­cis pro­fes­sion­nels, quelque chose se découvre et vous ne com­pre­nez plus alors que cela : vous allez mou­rir. Ce n’est peut être pas tra­gique, mais l’inaltérable cer­ti­tude que vous en avez, qu’elle soit sereine ou angois­sée, vous jette brus­que­ment sur le sol archaïque…Maintenant seule­ment vous com­pre­nez cette étrange mélan­co­lie. Est-ce l’âge ? Vous reli­sez Homère…Et pour brève que soit la vie, l’agonie est inter­mi­nable car elle dure toute la vie… ».

Voilà, il me fal­lait essayer désor­mais de m’adapter à cela. Mes deux petits enfants me le signi­fiaient clai­re­ment. Il fal­lait donc mai­tri­ser en moi la bête malé­fique qui porte à la vio­lence pour qu’on en finisse.

D’ailleurs je ne peux plus fêter sa fête à mon père dont j’attends chaque jour l’annonce de sa mort, et cela rajoute encore du poids sur mon cœur.

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