Essais, récits, nouvelles

L’Iliade et l’Odyssée

par | 1 octobre 2009 | Récits, La mort des proches

Je ne sais plus pour­quoi j’avais ache­té ce livre. « L’Iliade et l’Odyssée », d’Alberto Manguel. Je n’en connais­sais pas l’auteur et ce titre était bien laco­nique. « Traduction de l’anglais », était-il sim­ple­ment men­tion­né en sous titre. Et en qua­trième de cou­ver­ture, on appre­nait qu’Alberto Manguel était né à Buenos Aires en 1948. Presque mon âge. Et qu’il avait déjà publié de nom­breux ouvrages, tous tra­duits en fran­çais. On com­pre­nait aus­si que ce livre pré­sen­te­rait la « très longue his­toire des lec­tures et des tra­duc­tions de l’Iliade et de l’Odyssée, de Platon à Dante, de Montaigne à Diderot, de Nietzche à Joyce ». J’avais sur­ement dû lire une cri­tique dans les pages spé­cia­li­sées du Monde. Car il ne s’agissait pas donc d’une tra­duc­tion nou­velle, mais plu­tôt d’un essai sur l’oeuvre d’Homère en ce qu’elle sem­blait « avoir été écrite pour nos propres vies d’aujourd’hui, avec tous nos bon­heurs secrets et tous nos péchés enfouis ». En le feuille­tant j’avais com­pris que sa lec­ture deman­de­rait de l’attention et je l’avais mis de coté pour des temps appro­priés. C’était il y a plu­sieurs mois déjà. Et puis l’autre jour, en par­tant pour Palerme avec Jacqueline, je l’avais empor­té avec moi. Je l’avais com­men­cé à la fin du séjour, et conti­nué sur le bateau pour Gènes. Et je l’avais dévoré.

Depuis tou­jours cette oeuvre avait déclen­ché des polé­miques ou des ana­lyses contro­ver­sées. Ou encore avait ser­vi d’appui à d’autres déve­lop­pe­ments, pour aller encore plus loin. Platon l’avait condam­née, bien sur. Les Romains l’avaient détour­née à leur pro­fit avec Virgile et l’Enéide. Les pères de l’église chré­tienne s’y étaient confron­tés dans leur magis­trale ten­ta­tive de relier l’ancien monde et le nou­veau. Ce savoir ain­si res­ti­tué et mis en pers­pec­tive par l’auteur m’enchantait. Cela me fai­sait pen­ser à l’excellent livre de Pietro Citati, « la pen­sée cha­toyante », qui por­tait jus­te­ment sur Homère, qui m’avait tant aidé dans la muta­tion interne que j’avais opé­rée il y a quelques années. Et je me lais­sais ber­cer par ces pages bien écrites qui met­taient à ma dis­po­si­tion, oh rien de secret, rien que je n’aurai pu apprendre ou ana­ly­ser direc­te­ment par moi-même, mais qui jus­te­ment m’en per­met­tait l’économie. Je dégus­tais ce petit tré­sor, ce cadeau qui m’était ain­si fait pour­vu que je me contente de l’effort de le lire. L’aspect savant de cette écri­ture me rap­pe­lait l’univers de la rue d’Ulm par lequel je m’étais lais­sé appri­voi­sé et que désor­mais j’aimais beau­coup. Il m’avait ame­né jus­te­ment à accep­ter de faire ce petit effort et m’avait ain­si fait décou­vrir l’univers des ana­lyses savantes et gratuites.

Je m’acheminais vers la fin, au cha­pitre consa­cré aux voyages d’Ulysse. Après un hom­mage à Dante dont « la des­crip­tion qu’il prête à Ulysse de son ultime aven­ture fait par­tie des plus beaux vers que Dante ait jamais écrits », Alberto Manguel en arrive plus de six siècles plus tard à Lord Tennyson, dont il écrit qu’il « ima­gi­na une ver­sion vigou­reuse et émou­vante qui n’est pas du tout infi­dèle à Dante et qui s’achève ain­si… ». J’aimais cette agi­li­té d’esprit qui ima­gi­nait ces dia­go­nales folles fai­sant se rejoindre Dante et Tennyson. Et le lisais donc ces vers de Tennyson :

« La vieillesse a pour­tant son hon­neur, ses tra­vaux ;
La mort met fin à tout, mais quelque chose avant le terme,
Quelque oeuvre de renom est encore pos­sible,
A l’honneur des guer­riers qui ont lut­té contre des Dieux.
Sur les rochers déjà les feux scin­tillent.
Le long jour dimi­nue, la lune monte avec len­teur, l’abime
Gémit de ses mil­liers de voix. Allons, amis,
Il est encore temps de cher­cher un monde nou­veau.
Prenez la mer et, en bon ordre assis, frap­pez
Les sonores sillons ; mon désir est tou­jours

De voguer au-delà du cou­chant, là où baignent
Tous les astres de l’occident, jusqu’à ce que je meure.
Peut être serons nous englou­tis par l’abîme,
Peut être attein­drons nous les Iles Bienheureuses
Et verrons-nous celui que nous avons connu, l’illustre Achille.
Beaucoup nous est ôté, mais beau­coup encore nous reste,
Et bien que nous ne soyons plus cette force jadis
Qui remuait terre et ciel, ce que nous sommes, nous le sommes :
Des cœurs confiants d’une même trempe héroïque,
Affaiblis par le temps, le des­tin, mais bien déter­mi­nés
A lut­ter, à cher­cher, à trou­ver, sans jamais céder. »

Et Alberto Manguel immé­dia­te­ment après cette tra­duc­tion de Tennyson, conti­nuait en citant cette fois le roman­cier Péruvien Mario Vargas Llosa :

« Parmi les nom­breuses choses que fut Ulysse, il y a une constante dans la lit­té­ra­ture occi­den­tale : la fas­ci­na­tion exer­cée par les humains qui se moquent des limites, qui, au lieu de se sou­mettre à la ser­vi­tude de ce qui est pos­sible, entre­prennent, contre toute logique, de cher­cher l’impossible ».

Là j’étais tou­ché au cœur. Transpercé. Car au-delà de ce qui est le fon­de­ment même de notre civi­li­sa­tion, et auquel nous devons res­ter fidèles coûte que coûte, cette page me ren­voyait bru­ta­le­ment plus de vingt ans en arrière.

Je me levais dans la nuit et j’al­lais dans les rayons de ma biblio­thèque consa­crés à la poé­sie. Je trou­vais rapi­de­ment l’ouvrage de Tennyson que j’avais ache­té au retour d’un stage aux Glénan. Dans les quarts de nuit que je par­ta­geais avec un jeune new-yorkais, celui-ci avait réci­té ces vers de Tennyson consa­crés à la fin d’Ulysse. Je n’en avais pas com­pris le sens exact, la sub­ti­li­té. Mais j’en avais enten­du la poé­tique. A mon retour à Marseille j’avais ache­té ce livre de poèmes, dans lequel en effet j’avais trou­vé celui inti­tu­lé « Ulysses ». En le reli­sant cette nuit là je voyais que j’avais eu du mal à le tra­duire à l’époque. Des mots étaient sou­li­gnés, sur les­quels j’avais sans doute buté. Du vieil anglais, pro­ba­ble­ment. D’autres étaient tra­duits dans la marge. Et sur­tout était sou­li­gnée la fin :

« …Come, my friends,
‘Tis not too late to seek a newer world.
Push off, and sit­ting well in order smite
The soun­ding fur­rows ; for my pur­pose holds
To sail beyond the sun­set, and the baths
Of all the wes­terns stars, until I die.
It may be that the gulfs will wash us down :
It may be we shall touch the Happy Isles,
And see the great Achilles, whom we knew.
Tho’ much is taken, much abides ; and tho’
We are not now that strength which in old days
Moved earth and hea­ven ; that which we are, we are ;
One equal tem­per of heroic hearts,
Made weak by time and fate, but strong in will
To strive, to seek, to find, and not to yield.”

Voilà, c’était ce pas­sage dont j’avais sen­ti la puis­sance vingt ans plus tôt, mais dont la tra­duc­tion m’avait alors man­quée. Et cette nuit Alberto Manguel m’en offrait une qui don­nait tel­le­ment rai­son à mon intui­tion d’alors. Mais peut être avait-il fal­lu, pour que cela me soit ain­si don­né et que je le com­prenne plei­ne­ment, que je sois moi-même un sexa­gé­naire. Dans mon livre jau­ni de Tennyson, à la page consa­crée à ce poème, j’y avais insé­ré une feuille de papier, sur laquelle j’avais écris cette phrase : « L’épreuve réelle d’un homme ne consiste pas dans la façon dont il réa­lise ce qu’il décide de faire, mais dans la façon dont il réa­lise le rôle que le des­tin lui a assi­gné ». Signé : Jan Patocka.

La nuit sui­vante mon père mour­rait. Avec ful­gu­rance me revinrent alors ces vers :

« Et bien que nous ne soyons plus cette force jadis
Qui remuait terre et ciel, ce que nous sommes, nous le sommes :
Des coeurs confiants d’une même trempe héroïque,
Affaiblis par le temps, le des­tin, mais bien déter­mi­nés
A lut­ter, à cher­cher, à trou­ver, sans jamais céder. »

C’était lui qui me par­lait ain­si. C’était le der­nier mes­sage que m’adressait mon père.

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