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Palerme, une journée bien ordinaire

par | 1 octobre 2010 | Palerme, Récits

J’avais pris rendez-vous la veille avec Letizia Battaglia. Elle ren­trait d’Allemagne et moi je devais pas­ser chez elle pour récu­pé­rer des pho­tos et des néga­tifs appar­te­nant à Franco Zecchin. Letizia Battaglia est une pho­to­graphe paler­mi­taine. Une grande artiste dont j’avais vu quelques-unes des œuvres. Et Franco, lui aus­si pho­to­graphe de très grand talent, avait par­ta­gé sa vie un moment. A Palerme, pen­dant les années ter­ribles de la guerre fron­tale entre la mafia et l’Etat ita­lien. Je les asso­ciais tous les deux à cette période dont ils avaient témoi­gné par leurs pho­tos. Pour les sici­liens habi­tués et contraints au silence, ces pho­tos par­laient plus fort que tous les dis­cours, que toutes les dénon­cia­tions. A eux deux, par la force de leur tra­vail, ils avaient détruit le mythe du bon mafieux, de l’honorable par­rain pro­tec­teur de la veuve et de l’orphelin, défen­seur des petits face à l’arbitraire des puissants.

Le masque avait été détruit. Les mafieux étaient gens sans hon­neur qui ins­pi­raient certes la peur mais aus­si le dégout et le mépris. Letizia et Franco n’avaient pas été seuls dans cette salu­taire muta­tion, mais la force de leurs images sans son avait bru­ta­le­ment don­né de la voix à ces mil­liers de vic­times sans voix, à ce peuple sici­lien qui depuis des siècles doit subir en silence. La bataille des coeurs, celle des esprits et des men­ta­li­tés avait trou­vé là une force majeure. Les ini­tia­tives se mul­ti­plièrent qui uti­li­saient ain­si l’image pour dénon­cer le carac­tère odieux de la mafia. Ainsi pour tous les enfants de Sicile fut édi­té un livre « La memo­ria ritro­va­ta » qui ces­sait pour une fois de par­ler des cri­mi­nels mais pré­sen­tait cha­cune des vic­times enfin rele­vées au rang de héros, rôle jusque là qui reve­nait aux mafieux. C’est à cette même époque que Pepino Impastato paya de sa vie son enga­ge­ment contre l’ordre infer­nal. Il fal­lut près de trente ans pour que la Justice finisse par recon­naître le carac­tère cri­mi­nel de sa mort alors que les pre­mières inves­ti­ga­tions avaient vite conclu à un sui­cide ou mieux encore à un acci­dent alors qu’il s’apprêtait à com­mettre un atten­tat. Là encore Letizia et Franco furent de tous les com­bats pour la mémoire de Pepino, et d’abord en fon­dant le Centre Giuseppe Impastato, avec la maman et le frère de celui-ci. La mère de Pepino, une des rares femmes de Sicile qui témoi­gna de l’intérieur de la réa­li­té humaine de mafia.

Et puis Letizia avait été élue avec le grand Maire, celui qui avait réveillé Palerme, Leoluca Orlando, celui dont la mémoire hante encore ses conci­toyens qui parlent de son magis­tère comme du « Printemps de Palerme ».

Bref, Letizia et Franco étaient tous deux des per­son­nages, mais la figure de proue à Palerme, bien visible, avait été Letizia. Et moi j’étais l’ami de Franco qui avait depuis brille­ment conti­nué son che­min et qui me deman­dait main­te­nant de récu­pé­rer des pho­tos et des néga­tifs. Un bon sici­lien s’interrogerait « pour­quoi me le deman­der à moi ? ». J’imaginais que leur sépa­ra­tion avait dû être conflic­tuelle pour que des années après il faille encore récu­pé­rer ce qui pour un pho­to­graphe a le plus de valeur, et sur­tout qu’il faille un tiers pour cela.

Rendez-vous avait été fixé pour la mati­née de ce same­di. Au cas où j’aurais eu besoin de me remettre dans l’ambiance, Letizia habite à quelques cen­taines de mètres de l’endroit où fut assas­si­né le Général Della Chiesa, ain­si que son épouse.

A l’heure dite nous arri­vâmes avec Jacqueline. Nous en avons pour quelques minutes avais-je expli­qué à celle-ci. Je récu­père ce que je suis venu cher­cher et en route pour Picone, notre oeno­thèque pré­fé­rée. Comme à Manhattan, un concierge nous annonce. En sor­tant de l’ascenseur, nous sommes accueillis par cette femme, vêtue d’une sorte de che­mise de nuit, les che­veux défaits et le visage mar­qué. Letizia. Un gros chien nous saute joyeu­se­ment des­sus, ce que nous détes­tons. Entrée en matière dif­fi­cile, mais Letizia nous intro­duit et nous fait asseoir. Comprenant que Jacqueline ne parle pas l’italien elle passe gen­ti­ment au fran­çais et m’interroge sur mes liens avec Franco. Me gar­dant bien de lui dire que nous étions de bons amis et que je l’avais d’ailleurs récem­ment marié à Valéria, je réponds en biais « c’est un patient de ma fille qui est kiné­si­thé­ra­peute ». Et immé­dia­te­ment elle me demande si je sais pour elle et lui. En bon des­cen­dant de sici­lien, je lui fais une réponse qui ne veut rien dire, un son inar­ti­cu­lé et un vague mou­ve­ment de l’épaule et de la main. Et la voi­là qui nous raconte toute l’histoire. Avec humour et gen­tillesse. Leur dif­fé­rence d’âge. Franco qui avait alors 20 ans et elle 20 de plus. Franco qui n’avait pas infor­mé ses parents de ce détail. Franco qui au der­nier moment, alors que ses parents venaient tout heu­reux rendre visite au jeune couple, leur déclare tout de go en fai­sant les pré­sen­ta­tions « Letizia est grand-mère » ! Nous avons bien ri avec Letizia de ces sou­ve­nirs. Dix neuf ans de vie com­mune et une sépa­ra­tion nor­male, disait-elle, légi­time de la part de Franco. Nous res­tions atten­tifs et néan­moins quand même, inexpressifs.

Mais cette femme nous deve­nait sym­pa­thique. En tout cas, elle l’était avec nous. Nous accep­tâmes son café et une agréable conver­sa­tion nous per­mit de mieux nous connaitre. Elle était éton­née par nos séjours répé­tés à Palerme, sur­prise que nous y ayons loué un appar­te­ment, et dans le vieux centre his­to­rique en plus, là où per­sonne ne met­tait les pieds quand elle-même sié­geait au conseil muni­ci­pal. C’était jus­te­ment Leoluca Orlando qui pour la pre­mière fois depuis des décen­nies avait com­men­cé à s’attaquer aux ruines lais­sées par le bom­bar­de­ment amé­ri­cain de Mai 1943. Avec Jacqueline, Letizia échan­gea sur l’art, la pho­to­gra­phie et des artistes qu’elles connais­saient toutes les deux. Avec moi bien sur elle fut intri­guée par les ori­gines, cette Maison des Enfants Trouvés dont elle igno­rait tout. Elle vou­lait en savoir plus sur mes recherches généa­lo­giques. Je lui dis qu’il fau­drait nous revoir pour en par­ler lon­gue­ment et que j’allais publier un livre sur cette his­toire, livre dont je lui don­ne­rai un exem­plaire. Une de ses filles qui habi­tait l’étage au des­sus tra­ver­sa le salon. Elle allait mani­fes­ter contre le maire actuel. Le pauvre était au centre d’un scan­dale car on venait de décou­vrir qu’il uti­li­sait comme skip­per sur son yacht et à titre per­son­nel un employé muni­ci­pal, pen­dant les heures de ser­vice bien sur.

Ainsi va Palerme, avec son lot quo­ti­dien d’absurdités et de gabe­gie. Nous com­pre­nions que le mili­tan­tisme de Letizia se pour­sui­vait chez ses enfants. Letizia nous pré­sen­ta aus­si son assis­tante dont je ne me rap­pelle pas le nom. Une jeune femme, belle et très typée. Les che­veux cré­pus, les lèvres épaisses, le nez large et les yeux de braise. Elle me fai­sait pen­ser à ma grande tante, Louisa, celle qui naquit après la mort de son père, Luigi. Celle dont la fille à l’école à Marseille se fai­sait trai­ter de « négresse ». Je m’amusais avec elle en la com­pli­men­tant de ses traits si carac­té­ris­tiques, entre autres, de la Sicile. Mais le temps pas­sait et nous nous quit­tâmes en nous embras­sant, contents de cette belle ren­contre. Ci vediamo !

Et en route pour Picone, temple du vin de Sicile. C’est Michele, mon ami du Parc lit­té­raire Tomasi di Lampedusa, qui me l’avait fait recom­man­dé, comme un incon­tour­nable. Et puis à coté de San Francesco, à deux pas de la mai­son, s’était ouvert un restaurant-oenothèque « Mi man­da Picone » qui fai­sait lui aus­si réfé­rence à ce même Picone. De fait le lieu est impres­sion­nant. Une nef avec ses trans­verses, dans les­quelles s’alignent des mil­liers de bou­teilles de vin de Sicile. Une jeune femme char­mante affli­gée d’une impres­sion­nante sco­liose avait l’habitude de s’occuper de nous avec talent, humour et patience. Et tou­jours nous posions des ques­tions sur ces cépages dont nous igno­rions tout. Jacqueline vou­lait tout savoir. Trouver de la docu­men­ta­tion qui nous per­mette d’explorer l’incroyable richesse de ces vignes. Petit à petit, au hasard des ren­contres, nous en avions appris les bases. Grillo, Chardonnay, Terra Normanna. Plusieurs années plus tôt, lors de ma pre­mière ren­contre avec les deux juges, Patrizia et Paola, j’avais télé­pho­né à Alfredo pour qu’il me conseille alors que nous allions diner et immé­dia­te­ment il m’avait répon­du : Nero d’Avola. Et depuis nous pro­gres­sions. Porta Palo, Nicosia Alcamo, Pupillo Cyane, Baglo Antico (Chardonnay), Fina (Chardonnay), Cusumano Angimbe (Insolia Chardonnay), recom­man­dé par Eric Biaggi, notre ami du Centre Culturel Français, Viognier, Biancodicaselle (Benanti, de l’Etna), tant et tant d’autres, tous excel­lents mais dont la dif­fé­rence devait faire l’objet d’une longue dégus­ta­tion, d’une étude sérieuse. Grillo, oui, mais lequel ? Altavilla, Rallo, Salgalaluma, non, Grillo Parlante, bien sur, le meilleur pensons-nous. Mais bon, nous res­tions ouverts à toute décou­verte. Tout cela nous amusait.

Notre ami Didier nous avait depuis Marseille pas­sé une com­mande d’un Marsala par­ti­cu­lier, « terre d’arse », que nous n’arrivions jamais à trou­ver. Et depuis inlas­sa­ble­ment nous le deman­dions, tou­jours en vain. Même le res­pon­sable de « Mi Manda Picone » m’accueillait désor­mais en me don­nant très sérieu­se­ment des nou­velles de cette commande.

Une fois, je me rap­pelle, j’habitais encore via Cervello, au coeur de l’antique Kalsa, et à quelques cen­taines de mètres de chez moi, dans le pres­ti­gieux Palazzo Butera avait eu lieu une pré­sen­ta­tion noc­turne de tous les vins de Sicile. Entrée et sur­tout dégus­ta­tion gra­tuite. Le suc­cès était assu­ré. J’avais télé­pho­né à Alfredo, qui s’étonnait tou­jours de l’information dont je dis­po­sais sur tout ce qui se pas­sait dans sa ville, et il m’y avait rejoint. Et il m’avait patiem­ment fait une leçon, stand par stand, des qua­li­tés de chaque cépage. Après deux heures de ce régime, j’avais décla­ré for­fait. J’étais bien le seul dans ce cas. Des cen­taines de jeunes gens s’attardaient dans une jolie pagaille. Et bien sur, au milieu de tout ce joyeux brou­ha­ha trô­nait le stand d’ « Addo Pizzo », ces jeunes qui avaient déci­dé tran­quille­ment de défier la Mafia. « Un intero popo­lo che paga il piz­zo e un popo­lo sen­za digni­ta ». Je leur avais ache­té un T‑shirt. C’était bien le moins que je puisse faire.

Mais cette dégus­ta­tion au Palazzo Butera était aus­si pour moi l’occasion de visi­ter ce palais de l’intérieur. Il n’ouvrait ses portes que pour des mani­fes­ta­tions de ce genre. Mariages, cock­tails, etc. De l’extérieur il gar­dait très belle allure. Face à la mer, à coté de la Porta Felice. A ses pieds court la « mura delle cat­tive » (« le mur des méchantes ») d’où les veuves, for­ce­ment ten­ta­trices pour nous autres pauvres hommes qui résis­tons à tout sauf aux ten­ta­tions, pou­vaient se pro­me­ner en sur­plomb de la belle pro­me­nade du mole.

Les bom­bar­de­ments amé­ri­cains de mai 1943, si des­truc­teurs, avaient épar­gné ce palais, alors qu’à quelques mètres, le San Bartolomeo, la Maison des Enfants Trouvés de Palerme où avait été dépo­sé en 1832 mon arrière grand père Luigi, avait lui été détruit. Et pas que lui. Ce quar­tier avait été trans­for­mé en un champ de ruines et de déso­la­tion. De nos jours encore, juste en face du palais Butera on voyait les dévas­ta­tions de cette journée.

De ce funeste dimanche des Rameaux (« la dome­ni­ca delle palme ») où sou­dain, à l’heure de la sor­tie de la messe, le ciel s’était entiè­re­ment cou­vert de cen­taines de for­te­resses volantes qui détrui­sirent le centre his­to­rique de Palerme. Dans le non-dit sici­lien, il est enten­du que ce raid sur Palerme, le pre­mier visant à s’emparer d’une ville en Europe, avait jus­te­ment été conçu pour ser­vir de leçon aux autres villes. Les dom­mages humains et maté­riels avaient été extrêmes. Démesurés. Tomasi di Lampedusa y per­dit son palais, dont on voit encore les ruines, à coté de San Domenico, dans le quar­tier de La Loggia où se concentrent tant de chefs d’oeuvre du grand Serpotta, véné­ré en Sicile et incon­nu en France. Et Tomasi vint vivre dans une petite par­tie de ce palais Butera presque jusqu’à la fin de ses jours. C’est là qu’il écri­vit « le Guépard », son unique roman qui sera publié après sa mort et après divers refus des grandes mai­sons d’édition ita­liennes. C’est là qu’il situe la mort magni­fi­que­ment décrite de don Fabrizio, Prince Salina, éter­nel­le­ment incar­né par Burt Lancaster grâce au film de Luchino Visconti. Une plaque honore de nos jours ce lieu ins­pi­ré où vécu le grand écri­vain. Le vin de Sicile m’avait donc don­né l’occasion de péné­trer cet espace.

Ca n’avait pas été la seule fois que le vin de cette terre avait été l’occasion de belles ren­contres. A Castelbuono, dans les superbes mon­tagnes de Madonie, au des­sus de Cefalù, de jeunes amis nous avaient recom­man­dé une grande fête alter­na­tive, à laquelle nous nous étions ren­dus. La encore les dégus­ta­tions s’étaient suc­cé­dées les unes aux autres. Et cha­cun par­lait de son vin avec inten­si­té et gra­vi­té, mode d’expression au demeu­rant clas­sique en Sicile. Une autre fois, au res­tau­rant des pécheurs de Sciacca, la ville blanche face à la mer afri­caine, c’est Ignazio Bucalo, qui avait lon­gue­ment pris le temps de la réflexion pour choi­sir un vin cor­res­pon­dant aux plats que nous avions choi­sis. Et à Palerme même, à l’Antica Foccacceria, c’est Giuseppe Gallo qui avait renou­ve­lé pour nous le rituel sacré du choix du vin, tou­jours de Sicile.

L’explication de cet aspect sérieux du rap­port au vin me fut don­née dans le livre de Richard Bausch, « Paix », dans lequel celui-ci écrit qu’en Sicile, « un homme sérieux, c’était quelqu’un qui exi­geait du bon vin, et qui savait l’apprécier ». Bausch raconte aus­si l’anecdote sui­vante qui se situe pen­dant la deuxième guerre mon­diale : « Mario affir­mait connaître toutes les cachettes uti­li­sées pour sous­traire les grands crus aux Allemands. Selon lui, les Italiens, ou en tout cas les Siciliens, avaient pour les Allemands une haine dont étaient inca­pables les Américains ou même les ros­bifs, comme il sur­nom­mait les Anglais. Les Allemands, disait-il n’étaient pas bêtes, mais ils étaient abru­tis par leurs pré­ju­gés. C’étaient leurs pré­ju­gés qui les empê­chaient d’être lucides et de per­ce­voir cer­taines véri­tés, par exemple le fait que les habi­tants d’une véné­rable cité comme Palerme auraient for­cé­ment le cou­rage et l’intelligence de cacher le bon vin. C’était pareil dans toute l’Italie, expliquait-il fiè­re­ment. Ce sub­ter­fuge avait convain­cu les Allemands que le vin ita­lien était hon­teu­se­ment surestimé. »

Et oui, en Sicile les actes de résis­tance n’étaient pas tou­jours là où on les atten­dait. Et les pré­ju­gés avaient depuis peut être chan­gé de pays si j’en juge par l’ignorance sinon le mépris des Français pour les vins de Sicile, impos­sible d’ailleurs à trou­ver en France.

Pour ce qui nous concerne, c’est ain­si, au fil du temps et des ren­contres, que nous avions pro­gres­sé dans notre connais­sance des cépages de l’ile. Mais il y en avait tant et tant qu’il nous fau­drait, nous le savions et nous nous en réjouis­sions à l’avance, des années avant de bien les connaître. Cette visite à Picone, après la ren­contre avec Letizia Battaglia, était ain­si une étape dans un long che­min de découvertes.

Il était donc bien natu­rel pour un déjeu­ner tar­dif de dégus­ter une bou­teille préa­la­ble­ment mise au frais à notre palaz­zo, afin d’accompagner un pois­son cru que Jacqueline avait ache­té tout frais au mar­ché voi­sin de la Vucceria. Oui, oui, nous savions bien que c’était mieux d’aller à l’autre mar­ché, celui du Capo à coté du Palais de Justice ou mieux encore à celui de Ballaro, quar­tier qui donne le sen­ti­ment d’être un champ de ruines. Ce serait pour une autre fois.

Après la sieste, nous avions pré­vu d’assister en fin d’après midi à une séance de poé­sie orga­ni­sée chez notre ami Michele Anselmi, au Parco Letterario Tomasi di Lampedusa, au coeur de la Kalsa et où j’avais pas­sé tant de journées.

Quand nous arri­vâmes, la petite ruelle « vic­co­lo delle neve » était pleine de monde et il valait mieux tout de suite s’asseoir à l’intérieur si nous vou­lions pro­fi­ter du spec­tacle. Devant nous des jeunes, gar­çons et filles, s’activaient pour ins­tal­ler des ins­tru­ments de musique. Ah bon, m’expliqua Michele, ce serait poé­sie et musique. Nous com­man­dâmes un verre de déli­cieux Chardonnay au fils de Michele et regar­dions ce joyeux désordre prendre forme devant nous. Finalement nous étions entou­rés d’une tren­taine de per­sonnes. Un jeune homme se leva et expli­qua le sens de cette ini­tia­tive, qui allait per­mettre à de jeunes (et moins jeunes) poètes de lire leurs oeuvres, entre­cou­pés de chants et de musiques.

Franchement nous ne com­pre­nions pas grand-chose, sinon rien du tout. Mais nous étions bien là. Nous avions déjà assis­té dans ce même lieu à des lec­tures de textes par de jeunes auteurs qui lisaient devant un public atten­tif leurs oeuvres avec émotion.

Nous nous lais­sions enva­hir par une atmo­sphère très par­ti­cu­lière. On sen­tait s’exprimer une contre-culture au milieu d’une socié­té gan­gré­née par la mafia et sans espoir de s’en libé­rer jamais. Je voyais ces gens comme autre­fois les « refuz­niks » de l’ex Union Soviétique. Ils n’avaient aucune illu­sion que jamais ne finisse cette dic­ta­ture épou­van­table. Mais ils tenaient bon, et s’exprimaient comme s’ils avaient l’éternité pour eux, indif­fé­rents à ce qui autour d’eux auraient dû les déses­pé­rer. Bref, je ne com­pre­nais rien mais j’étais enva­hi de res­pect. Et puis de temps en temps cer­taines des per­sonnes pré­sentes se regrou­paient et nous avions alors devant nous un petit orchestre qui s’en don­nait à coeur joie. Finalement nous com­primes qu’il n’y avait là pas de public à pro­pre­ment par­ler. Jacqueline et moi étions les seuls vrais spec­ta­teurs. Tous les autres, abso­lu­ment tous sans excep­tion, étaient soit des poètes qui venaient lire leurs poèmes accom­pa­gnés d’un ou deux amis, soit des musi­ciens, éga­le­ment accom­pa­gnés de leurs amis. Nous com­pre­nions mieux l’attention par­ti­cu­lière dont nous fai­sions dis­crè­te­ment l’objet. En plus, des français…Un des poètes, le plus âgé, presque notre géné­ra­tion, avait mis beau­coup d’emphase dans sa lec­ture. J’avais seule­ment réus­si à cap­ter :
“ Qualcuno mi dovrà res­ti­tuire
del­la vita una sua pur fra­gile forma.”

Après presque deux heures, le petit groupe se dis­per­sa sans céré­mo­nie. Nous déci­dâmes de res­ter sur place et de diner là. Avec les tra­di­tion­nels « invol­ti­nis » je deman­dais encore un bon vin blanc, de Sicile bien sur. Je savais que je devais le faire avec sérieux. Mais je taqui­nais quand même le fils de Michele sur le choix de cette deuxième com­mande, et dans mon ita­lien incer­tain mais tota­le­ment dés­in­hi­bé, je lui dis de ne pas faire comme aux noces de Cana. Il me répon­dit qu’il ne connais­sait pas cette his­toire. Je la lui racon­tais donc. Lors d’un mariage, comme d’habitude, on avait ser­vit d’abord le bon vin puis le moins bon. D’où la sur­prise des convives gou­tant en fin de récep­tion l’eau que Jésus venait de trans­for­mer en un vin excellent, accom­plis­sant ain­si son pre­mier miracle. Il me regar­dait sans expres­sion, en bon sici­lien. Avait-il fait sem­blant pour me taqui­ner à son tour ? Ou était-il vrai­ment igno­rant de cet évan­gile ? Ca m’étonnait, mais pour­quoi pas. Tant de choses m’étonnaient ici et ailleurs.
En tout état de cause nous déci­dâmes d’un vin, encore meilleur que le pré­cé­dent. Nous dinions là tran­quille­ment. De temps en temps Michele venait bavar­der avec nous. Je lui deman­dais qui était ce poète plus âgé que les autres et qui d’ailleurs était seul à être res­té là. Quand il avait eu fini sa lec­ture je lui avais fais un signe de féli­ci­ta­tion, pouce levé. Et j’avais sen­ti dans son regard la satis­fac­tion de cette recon­nais­sance. Michele me dit qu’il s’agissait d’un des piliers du Parco Letterario. Un pro­fes­seur de mathé­ma­tiques me précisa-t-il. Et voi­là notre professeur-poète qui se met au pia­no et qui com­mence un pot pour­ri de divers mor­ceaux clas­siques. Musicien en plus ! Je lui dis ensuite que j’avais appré­cié sa lec­ture. Il me pro­po­sa de m’en trans­mettre les textes entiers. Nous échan­geâmes nos adresses élec­tro­niques et nous nous sépa­râmes contents l’un de l’autre. Nous étions désor­mais les seuls clients.

Et voi­là que là-dessus, le ser­veur, un mon­sieur un peu âgé déjà, et qui jusque là s’était dis­tin­gué par la dis­cré­tion de son ser­vice, se pro­pose de nous faire une démons­tra­tion de ses talents d’acteur ! En un ins­tant, il enlève son tablier et se met à décla­mer un extrait d’une pièce de théâtre. Avec les gestes et les into­na­tions amu­santes qui allaient avec le texte. Ces sici­liens n’en finis­saient jamais de nous éton­ner. De vrais fous, oui. Nous avons bien ri avec lui. Il était tout content de sa méta­mor­phose. En fait ce qu’il venait de nous don­ner à voir, c’était le vrai lui. Sa vraie per­son­na­li­té. Celle d’un acteur brillant contraint certes à faire le ser­veur mais qui n’en reste pas moins inaltérable.

On conçoit mieux au tra­vers de cet exemple l’orgueil pro­fond de ce peuple. Lucide sur sa condi­tion, sou­mis à plus puis­sant que lui depuis des siècles, mais tou­jours prêt à se redres­ser fiè­re­ment et à pro­cla­mer son iden­ti­té qu’il connaît et reven­dique. D’ailleurs quelques jours plus tard je reçus de notre poète-professeur de mathématiques-musicien le mes­sage sui­vant : Gent.mo Philippe San Marco
Grazie per aver­mi scrit­to ho il pia­cere di alle­gar­ti la rac­col­ta delle mie poesie…Sarei lie­to di conos­cere un tuo sin­ce­ro parere e non mi dis­pa­ce­rebbe pub­bli­carle anche in fran­cese con a fian­co il tes­to in italiano.

Tranquillement, il m’indiquait que cela ne lui « déplai­rait pas » que ses poé­sies soient publiées en fran­çais. Ben voyons ! Cette ambi­va­lence légè­re­ment névro­tique m’amusait mais elle me tou­chait aus­si. On pou­vait en rire, bien sur, mais je sen­tais confu­sé­ment qu’il s’agissait là de quelque chose de plus pro­fond. Je repen­sais aux refuz­niks. Au milieu d’un monde hos­tile et déses­pé­rant, au sein duquel ils étaient déclas­sés, heu­reu­se­ment que ces gens croyaient en eux-mêmes, en leur talent. C’était une leçon qu’ils me don­naient là. Une leçon de courage.

Je repen­sais aus­si à ce qu’écrivait Leonardo Sciascia dans « les oncles de Sicile » : « je crois aux Siciliens qui parlent peu, aux Siciliens qui ne s’agitent pas, aux Siciliens qui se rongent de l’intérieur et qui souffrent…Toujours silen­cieux et loin­tain, pétri de mélan­co­lie et d’ennui, mais à tout ins­tant prêt à l’action…Un homme qui ne semble pas avoir beau­coup d’espoir, et qui est pour­tant est le coeur même de l’espoir, l’espoir silen­cieux et fra­gile des Siciliens les meilleurs…je vou­drais dire d’un espoir qui a peur de lui-même, qui a peur des mots et pour lequel la mort est proche et familière…ce peuple a besoin d’être connu et aimé dans ce qu’il tait, dans les mots qu’il nour­rit dans son coeur et ne dit pas ».

Et devant cela, tou­jours l’émotion m’étreignait. Ma gorge se ser­rait et mes yeux étaient lui­sants. Mais moi aus­si je me devais de don­ner un masque de pudeur.
Il était temps d’aller dor­mir. Comme nous étions venus de chez nous au Parco en pas­sant par la via Lungarini et la Piazza Marina, nous déci­dâmes de ren­trer par la belle via Alloro.

Nous étions presque arri­vés quand s’arrêta à notre hau­teur une auto­mo­bile dans laquelle nous recon­nais­sions nos voi­sins et amis, Anna et Paolo. Et nous voi­là embar­qués dans une nou­velle conver­sa­tion, dans la rue peu éclai­rée, comme dans un vil­lage, mais au milieu de palais, cer­tains en ruines, d’autres magni­fi­que­ment res­tau­rés. Je dis que j’aurais bien vou­lu voir les illu­mi­na­tions de la Piazza Santa Anna. Bras des­sus bras des­sous nous voi­là ensemble en route pour la place voi­sine. Juste après celle dei Vespri, où furent mas­sa­crés et enter­rés les fran­çais lors de la grande révolte de 1272 contre le pou­voir des Anjous. « Les vêpres sici­liennes ». Dans ce centre de Palerme, chaque mètre car­ré porte le poids de l’histoire. Souvent vio­lente et dou­lou­reuse. Parfois même abo­mi­nable. Et la beau­té y sur­nage comme autant de signes que la vie est plus forte que la mort.

Nous arri­vâmes ain­si Piazza Santa Anna, en effet toute illu­mi­née, ce qui en Sicile n’a rien à voir avec nos illu­mi­na­tions fran­çaises les­quelles en com­pa­rai­son paraissent bien ché­tives. Toujours l’exagération sici­lienne, cette part de folie comme un défi aux puis­sants et à l’écrasement subi chaque jour. Mais ce que je décou­vrais là c’est que dans un coin de cette place où j’étais pas­sé des cen­taines de fois, il y avait une église que je n’avais jamais remar­quée, face à celle qu’on voit, impo­sante et qui retient l’attention. Une petite église enchâs­sée entre des immeubles et l’arrière du Palazzo Ganci. Un petit attrou­pe­ment d’hommes à l’entrée. Et par la porte grande ouverte, nous aper­ce­vions des gens à l’intérieur, célé­brant une messe. A cette heure-ci ! Ca m’intéressait de voir ca. Immédiatement je com­pris que Paolo ne ren­tre­rait pas. Il avait le visage fer­mé. Je recon­nais­sais là une grande tra­di­tion médi­ter­ra­néenne. J’entrais donc avec Anna et Jacqueline. Tout de suite Anna s’installa dans une tra­vée et se mit à genoux. Elle priait inten­sé­ment, les yeux clos, les mains jointes. Je fis signe à Jacqueline de lui tou­cher le bras, de la cares­ser un peu. Je savais les sou­cis d’Anna et je per­ce­vais qu’elle fai­sait un petit trans­fert sur Jacqueline. Celui de sa mère décé­dée. En bon afri­cain, je sen­tais et savais l’importance de ces choses. Jacqueline fit ce geste et je vis Anna réagir immé­dia­te­ment, comme un chat qui ron­ronne en silence. J’avais vu juste. Je regar­dais alors mieux ce qui se pas­sait autour de moi. Une messe clas­sique, certes, mais il y avait quelque chose d’autre. Beaucoup de pompe, une ges­tuelle empe­sée. Un sen­ti­ment d’un autre âge, qu’on croyait révo­lu et qui res­sur­gis­sait là, intact. Ce prêtre, jeune, bien rasé mais dont les racines de la barbe noir­cis­saient tout le bas du visage. Un peu gros, empâ­té. Je l’imaginais bien pro­fi­ter de la bonne nour­ri­ture et du bon vin. Légèrement adi­peux. Presque une cari­ca­ture. Il était entou­ré d’un grand res­pect. Ou plu­tôt autour de lui d’autres hommes (aucune femme, bien sur) se com­por­taient avec une dévo­tion exces­sive à mon goût, se don­nant un peu d’importance en en témoi­gnant trop au prêtre. Heureusement ce fut bien­tôt la fin de l’office. C’est alors qu’en pleine église, comme au stade, les gens crièrent des slo­gans à la Vierge. « Santa Maria Virgina – Viva », en boucle. J’aimais bien ce coté char­nel qui nous rame­nait sans pré­ve­nir à l’humaine nature, presque bru­tale, en tout cas sans fio­ri­tures. Comme si d’un coup le peuple repre­nait le pou­voir sur ce dévot méticuleux.

Et nous sor­tîmes de l’église dans un joyeux désordre. Immédiatement des pétards furent mis a à feu. Et pas qu’un ou deux. Des dizaines et des dizaines, en même temps. C’était assour­dis­sant et bon enfant. Le prêtre sor­tit de l’église, entou­ré de trois ou quatre hommes à la mine vrai­ment pati­bu­laire. Ce petit spec­tacle don­nait du cré­dit aux rumeurs insis­tantes sur les liens entre cer­tains membres du cler­gé et la mafia. Il enle­va sa cha­suble et se retrou­va en pan­ta­lon, veste et che­mise. Il par­tit à pied dans la nuit mais juste der­rière lui un jeune le sui­vit qui por­tait sa ser­viette. Là encore trans­pi­raient les gestes d’une église domi­nante qui s’accrochait à ces détails de pou­voir. C’est alors qu’au milieu de nous mon­ta un incroyable rou­le­ment de tam­bour. Trois ou quatre parois­siens en habits de fête nous fai­saient une belle démons­tra­tion, pleine de rythme. Tellement ryth­mée même qu’un grand noir se lan­ça à coté d’eux dans une danse fré­né­tique, à l’africaine, en transes. Je l’avais remar­qué en entrant dans l’église. Je lui avais don­né une pièce qu’il avait regar­dée avec mépris en me disant en bon fran­çais « ah mais avec ca je fais quoi, moi ?! ». Mon frère noir avait main­te­nant chan­gé de figure. Il était tout entier dans sa danse. Il était le centre du monde. En un ins­tant le men­diant s’était méta­mor­pho­sé en dan­seur étoile, sur de lui. La petite foule autour de nous regar­dait tout cela dans le calme et la bon­hom­mie. Ce noir s’était insé­ré sans y être invi­té dans la petite fête tra­di­tion­nelle de ce quar­tier mais tout le monde trou­vait cela nor­mal. D’ailleurs lui-même se fati­gua avant les hommes aux tam­bours qui conti­nuèrent tran­quille­ment leurs impres­sion­nants roulements.

Il était bien­tôt minuit. Cette fois il était temps d’aller se cou­cher. Nous habi­tions à quelques pas. Demain, nous étions invi­tés par Giuseppe Piazza à San Vito lo Capo où avait lieu la trei­zième édi­tion du fes­ti­val inter­na­tio­nal du cous­cous (ca ne s’invente pas), et nous avions pré­vu d’en pro­fi­ter pour visi­ter Segeste, Erice et au retour Scopello et Castellammare del Golfo, sans oublier de pré­voir dans la ban­lieue de cette petite ville un arrêt à la célé­bris­sime pâtis­se­rie pour laquelle les Siciliens, grands experts en la matière, étaient prêts à de longs détours.

Encore une bonne jour­née en perspective.

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