Humeurs

Marseille. Le drame de la rue d’Aubagne était parfaitement prévisible

par | 15 décembre 2021

Le 5 novembre 2018 l’ef­fon­dre­ment de deux immeubles de rue d’Aubagne à Marseille pro­vo­quait la mort de huit per­sonnes. S’il est une catas­trophe qui était pré­vi­sible, s’il en est une qui aurait pu et dû être évi­tée, c’est bien celle-ci. Car elle s’inscrivait dans un contexte plus large, celui de l’abandon du centre-ville de Marseille.

Celui-ci a com­men­cé après la seconde guerre mon­diale, quand les des­truc­tions dues aux bom­bar­de­ments alliés du port et de la gare et les autres démo­li­tions dues aux Allemands ont contraint des mil­liers d’habitants à cher­cher à se relo­ger ailleurs. Ailleurs, parce que le tis­su urbain ancien et l’intrication des ilots ren­daient très com­pli­quée la moindre opé­ra­tion de construc­tion, de restruc­tu­ra­tion, de réha­bi­li­ta­tion ou de res­tau­ra­tion. Ailleurs, parce que les pro­prié­taires dans le centre ancien étaient une mul­ti­tude de gens peu for­tu­nés, voire sans aucun moyen. Ailleurs, parce qu’au même moment allait explo­ser la construc­tion de loge­ments neufs acces­sibles à tous et dotés des com­mo­di­tés modernes. Mais un ailleurs très voi­sin puisque l’immensité du ter­ri­toire com­mu­nal de Marseille (trois fois celui de Paris) per­met­tait de via­bi­li­ser en son sein des mil­liers d’hectares jusque-là affec­tés à une agri­cul­ture de proxi­mi­té ou appar­te­nant à des pro­prié­taires qui vou­laient s’en défaire pour béné­fi­cier des confor­tables plus-values fon­cières qu’offraient les ter­rains de leurs « bas­tides ». Tous les acteurs du loge­ment étaient alors mobi­li­sés pour la pro­duc­tion rapide d’une offre mas­sive de loge­ments bon mar­ché en dehors du centre-ville où cela était sinon impos­sible, en tout cas beau­coup plus com­pli­qué. Pour para­phra­ser un grand humo­riste de l’époque, on pré­fé­rait « construire les villes à la cam­pagne », non parce que « l’air y était meilleur » mais parce que le prix des ter­rains y était moins cher et que la construc­tion de grands ensembles y était pos­sible rapi­de­ment. C’était là un phé­no­mène natio­nal. Mais à Marseille il a pris un carac­tère excep­tion­nel parce que le centre-ville y était sor­ti très abi­mé de la guerre et que, seule dans ce cas en France, Marseille ayant inté­gré ses ban­lieues au cours du XIXe siècle, les opé­ra­tions de relo­ge­ment pou­vaient s’y faire sans trau­ma­tisme, sans chan­ger de com­mune. Ici pas de « villes dor­toirs », aus­si loin que vous alliez, vous êtes tou­jours dans Marseille. Le très grand nombre d’habitants à relo­ger issus du centre ancien, mais aus­si le début signi­fi­ca­tif de l’exode rural des bas alpins, puis l’exil des rapa­triés d’Algérie, pous­saient à l’urgence, à la sim­pli­ci­té des pro­cé­dures admi­nis­tra­tives, finan­cières et archi­tec­tu­rales. La ville pas­sait de 600 000 habi­tants en 1945 à 900 000 quinze ans plus tard. Soit une aug­men­ta­tion de 50% ! Pour les inté­res­sés qui cher­chaient à se relo­ger ce fut un énorme suc­cès. Mais pour le centre-ville ce fut le début d’une catas­trophe. De plus en plus d’appartements vides, des pro­prié­taires sans moyens qui ne pou­vaient plus en assu­rer l’entretien nor­mal et qui, lorsqu’ils n’avaient pas dis­pa­ru, étaient bien contents de pou­voir y loger des gens qui s’en conten­taient : les plus pauvres de la socié­té, les immi­grés. Un engre­nage infer­nal qui autour des années 70’ était patent.

C’est alors qu’une poli­tique spé­ci­fique pour les loge­ments du centre-ville fut conçue au milieu du scep­ti­cisme géné­ral dont celui de l’Etat tou­jours maitre de l’urbanisme et des finan­ce­ments du loge­ment. Les aides publiques aux pro­prié­taires occu­pants et bailleurs se révé­lant insuf­fi­sante pour enrayer le pro­ces­sus on pas­sa à l’étape supé­rieure : dans le cadre de zones décla­rées d’utilité publique, on pou­vait expro­prier des ilots entiers, y relo­ger les habi­tants le temps des tra­vaux, res­tau­rer les immeubles et les remettre sur le mar­ché loca­tif. On alla encore plus loin : pour rem­pla­cer les pro­prié­taires défaillants, on offrait à des épar­gnants non-résidents et non occu­pants d’investir dans le bâti en béné­fi­ciant de sub­stan­tielles déduc­tions fis­cales. Une socié­té d’économie mixte sous l’autorité du maire était char­gée de l’exécution de l’ensemble, déchar­geant les « pro­prié­taires » de tout sou­ci, celui du choix des entre­prises, de la sur­veillance des tra­vaux, de la recherche de loca­taires. Dans le même temps la muni­ci­pa­li­té inves­tis­sait dans les équi­pe­ments publics, écoles, uni­ver­si­té, jar­dins, crèches, rési­dences pour le troi­sième âge, com­mis­sa­riat de police, théâtres, centre de musique, antennes des ser­vices smu­ni­ci­paux, etc. Un poste de Secrétaire géné­ral adjoint était créé dans la hié­rar­chie muni­ci­pale pour pilo­ter et impul­ser une poli­tique publique spécifique.

L’affaire avait bien com­men­cé entre 1980 et 1995, avec des résul­tats spec­ta­cu­laires. La muni­ci­pa­li­té élue en 1995 allait chan­ger les choses. Les immi­grés pré­sents devaient quit­ter le centre-ville dont on évo­quait la « recon­quête » et aucune opé­ra­tion ne devait pré­voir leur relo­ge­ment sur place afin que « la Canebière rede­vienne plus blanche ». Comme si les immi­grés étaient la cause du déla­bre­ment alors qu’ils en étaient la consé­quence et les vic­times. Le recours aux épar­gnants non-résidents, com­pré­hen­sible faute d’argent public s’il était enca­dré pour res­pec­ter des objec­tifs d’intérêt géné­ral, fut trans­for­mé en un simple avan­tage fis­cal accor­dé à des gens qui ne savaient rien du bien concer­né et ne vou­laient rien en savoir, se conten­tant d’un inves­tis­se­ment béné­fi­ciant de réduc­tions fis­cales géné­rées par des tra­vaux réa­li­sés en leur nom par la socié­té d’économie mixte, en plus d’une garan­tie contre la vacance et même d’une garan­tie contre d’éventuels impayés. Bref une pure opé­ra­tion spé­cu­la­tive sans aucun risque pour l’épargnant mais sans aucun sou­ci des habi­tants. Bien évi­dem­ment la bulle se dégon­fla une fois que les avan­tages fis­caux accor­dés pour 7 à 8 ans dis­pa­rais­saient. Le scan­dale des garan­ties contre les vacances et les impayés impo­sa leur sup­pres­sion. Les inves­tis­seurs ven­dirent immé­dia­te­ment, le mar­ché s’effondra, les mal­fa­çons dues à des tra­vaux faits n’importe com­ment explo­sèrent et les nou­veaux habi­tants s’enfuirent. Ce fut l’honneur de l’association Un centre-ville pour tous, ani­mée par Daniel Carrière et Nordine Abouakil, de veiller bien seule au res­pect des droits des habi­tants pour­tant garan­tis dans les décla­ra­tions d’utilité publiques préa­lables aux pro­cé­dures déro­ga­toires du droit com­mun, pro­cé­dures qu’on avait détour­nées pour en faire un outil d’expulsion des pauvres et d’enrichissement des riches.

On en était là quand JC Gaudin, à la fin de son second man­dat, et témoin de mes inlas­sables inter­ven­tions en conseil muni­ci­pal au nom de la Convention Citoyenne pour dénon­cer la gra­vi­té de ce qu’il se pas­sait, com­prit qu’il lui fal­lait chan­ger de pieds. Excellent poli­ti­cien sans aucune vision urbaine, il pen­sa habile de me pro­po­ser de m’associer à lui lors des élec­tions de 2007. Comme les par­tis de gauche avait accep­té la tutelle de JN Guérini que je n’avais jamais ces­sé de com­battre poli­ti­que­ment et publi­que­ment, j’acceptais, avec Tahar Rahmani et au nom de la Convention Citoyenne, la pro­po­si­tion de JC Gaudin. Pour nous il s’agissait de consti­tuer un front répu­bli­cain contre un homme dont nous n’avions pas besoin d’un juge d’instruction pour savoir la toxi­ci­té. Gaudin, réélu de jus­tesse ce qui mon­trait l’importance des quelques mil­liers de voix venant de la gauche que nous lui avions appor­tées, me confia la pré­si­dence du conseil d’administration de la socié­té d’économie mixte en charge de la poli­tique du centre-ville. Fonction gra­tuite, bien sûr, non exé­cu­tive puisqu’il y avait un direc­teur géné­ral char­gé de la ges­tion, mais fonc­tion essen­tielle jus­te­ment pour défi­nir une autre poli­tique dans le centre-ville dont la socié­té d’économie mixte n’é­tait que l’outil. Or, « à l’insu de son plein gré », JC Gaudin lais­sa le direc­teur géné­ral refu­ser vio­lem­ment le chan­ge­ment poli­tique ordon­né par le conseil d’administration. Après six mois de conflits et de faux sem­blants, je démis­sion­nais de mes fonc­tions et sai­sis­sais la Chambre régio­nale des Comptes.

Au cours de ce 3e man­dat le seul sou­ci de la muni­ci­pa­li­té fut d’effacer les traces de ses méfaits, de chan­ger le nom de la socié­té d’économie mixte et d’organiser la fin des dis­po­si­tifs en faveur d’une poli­tique dyna­mique du loge­ment dans le centre-ville de Marseille. Aux élec­tions sui­vantes j’allais être aux côtés de Pape Diouf pour reprendre la dénon­cia­tion poli­tique de ce scan­dale. C’est à cette occa­sion que je ferai la connais­sance de Kaouther Ben Mohamed qui diri­ge­ra notre liste dans un sec­teur du centre-ville et de Sophie Camard avec laquelle je rédi­geais l’ensemble du pro­gramme de la liste Changez la donne, et qui est actuel­le­ment la maire du sec­teur du centre-ville le plus concer­né par la poli­tique mise en place, alors dévoyée et aban­don­née.
Personne ne pou­vait donc pré­tendre être sur­pris par le drame de rue d’Aubagne qui vien­dra ter­nir le qua­trième man­dat de JC Gaudin, au point que c’est peut-être la seule chose que l’histoire retien­dra de son long règne. Des effon­dre­ments s’étaient d’ailleurs déjà pro­duits dans le centre-ville, mais n’ayant heu­reu­se­ment pas cau­sé de vic­times, ils n’avaient sus­ci­té qu’un lâche sou­la­ge­ment. Voire même, selon la logique en place, on pou­vait s’en réjouir car un espace était ain­si offert à la spé­cu­la­tion sans avoir à res­pec­ter les pro­cé­dures juri­diques et les contraintes finan­cières concer­nant le res­pect des pro­prié­taires et encore moins les droits des occupants.

Le drame de la rue d’Aubagne était bien la consé­quence d’un choix poli­tique déli­bé­ré et reven­di­qué, béné­fi­ciant étran­ge­ment d’un large consen­sus, celui des ser­vices fis­caux de l’Etat qui accep­taient les déduc­tions fis­cales sans aucun contrôle de la qua­li­té des tra­vaux réa­li­sés, d’où le carac­tère sys­té­mique des mal­fa­çons, celui des ser­vices pré­fec­to­raux qui voyaient bien que les exi­gences pré­vues dans les décla­ra­tions d’utilité publique n’étaient pas res­pec­tées, ce dont témoi­gnait le nombre ridi­cu­le­ment bas des relo­ge­ments, ou celui des ser­vices d’hygiène et de sécu­ri­té qui savaient l’état de déla­bre­ment avan­cé de cer­tains immeubles. Dans l’ensemble du centre ancien, au sein des zones ayant fait l’objet de décla­ra­tion d’utilité, ou juste à côté comme c’était le cas de ce bout de la rue d’Aubagne, tous les opé­ra­teurs, jusqu’aux syn­dics quand il y en avait, bai­gnaient dans cet esprit impré­gné d’un préa­lable poli­tique : les relo­ge­ments des popu­la­tions rési­dentes n’était pas le but pour­sui­vi et tout zèle en ce sens ne béné­fi­cie­rait d’aucun sou­tien. Le centre-ville, après avoir été aban­don­né à la spé­cu­la­tion d’épargnants non-résidents dans l’espoir d’en chas­ser les habi­tants au pro­fit de loca­taires « bobos » venus d’ailleurs, était fina­le­ment aban­don­né à lui-même et devint la proie des mar­chands de som­meil jamais pour­sui­vis car tout relo­ge­ment dans le quar­tier était contraire aux objec­tifs de gen­tri­fi­ca­tion. Un double échec donc, celui des pauvres, immi­grés ou pas, de plus en plus mal­me­nés et celui des classes moyennes déçues d’appartements dont la réha­bi­li­ta­tion s’avérait de bien médiocre qua­li­té et dont les pro­prié­taires moti­vés par les seuls avan­tages fis­caux se reti­raient à l’échéance de ceux-ci. Plus de 30 ans de gâchis.

Alors, bien sûr il avait beau­coup plu les jours pré­cé­dents le drame de la rue d’Aubagne. Un immeuble mena­çant ruine s’effondrait sur ses occu­pants. Cette fois-ci plus pos­sible de faire comme si de rien n’était. La panique s’emparait de ceux en charge de res­pon­sa­bi­li­tés qu’ils n’avaient jus­te­ment jamais exer­cées. De très nom­breux immeubles étaient éva­cués dans la pré­ci­pi­ta­tion, ce qui mon­trait qu’on avait tou­jours eu les outils juri­diques et finan­ciers pour inter­ve­nir avant, cal­me­ment. Mais la poli­tique choi­sie, qui impo­sait d’éloigner les habi­tants du centre-ville au pro­fit d’un rêve chi­mé­rique d’embourgeoisement, avait conduit à ce drame.

Philippe San Marco
Député hono­raire des Bouches du Rhône.

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