Conférences et colloques

San Marco : “Je voudrais vous parler de la Sicile et des siciliens” – Gara simpatica

20 mai 2018

Gara simpatica Philippe San Marco Francis Pascal

1. Mais pour cela j’ai d’abord besoin de par­ta­ger avec vous un verre de bon vin. Parce que, nous les Siciliens, sommes un peuple mutique. Et parce que notre rap­port au vin est d’ordre mystique.

Dans « Les paroisses de Regalpetra » Leonardo Sciascia le dit sobre­ment : « je crois aux Siciliens qui parlent peu, aux Siciliens qui ne s’agitent pas, aux Siciliens qui se rongent de l’intérieur et qui souffrent : les pauvres qui vous saluent d’un geste las, comme du fond d’une dis­tance sécu­laire ; et le colo­nel Carini est de ceux-là, tou­jours silen­cieux et loin­tain, pétri de mélan­co­lie et d’ennui, mais à tout ins­tant prêt à l’action, c’est un homme qui ne semble pas avoir beau­coup d’espoir, et qui est pour­tant le cœur même de l’espoir, l’espoir silen­cieux et fra­gile des Siciliens les meilleurs… Je vou­drais dire un espoir qui a peur de lui-même, qui a peur des mots et pour lequel la mort est proche et fami­lière… Ce peuple a besoin d’être connu et aimé dans de qu’il tait, dans les mots qu’il nour­rit dans son cœur et ne dit pas… »

D’ailleurs c’est ain­si que dans « Le voyage d’Italie » Dominique Fernandez fait le por­trait de Sciascia. « Toutes ses pho­tos le montrent dans la même atti­tude : le regard atten­tif et scru­ta­teur, la bouche ser­rée, sou­vent sur une ciga­rette. Un homme qui observe, écoute, enre­gistre, et parle peu. Toujours sur ses gardes, sans un ins­tant d’abandon. Le contraire du carac­tère qu’on prête aux Italiens. Rien d’expansif ni de volu­bile en lui. Et d’abord parce qu’il est non pas ita­lien, mais sici­lien. Différence capi­tale sur laquelle on ne sau­rait trop insis­ter. La Sicile est non seule­ment une ile géo­gra­phique, mais un ilot his­to­rique et cultu­rel com­plè­te­ment déta­ché de la pénin­sule, une nation à part, avec ses agaves, ses mafio­si, ses mœurs et ses lois, dont la pre­mière est de savoir tenir sa langue. » Fernandez insiste sur le rap­port de Sciascia à la terre de Sicile en fai­sant remar­quer que « alors que tous les écri­vains de là-bas ont fini tôt ou tard par s’installer à Rome ou à Milan, Pirandello, Vittorini, Brancati, lui reste soli­de­ment accro­ché à Palerme…forteresse retran­chée d’où il éla­bore, contre le déla­bre­ment poli­tique et moral de son pays, une sorte de stra­té­gie de la résis­tance. » D’où un style tout en sobrié­té : « n’attendez pas de lui qu’il se drape dans une toge et pro­nonce un réquisitoire…ce seraient là des réac­tions d’Italien…Une hor­reur toute sici­lienne du plus grand vice lit­té­raires ita­liens : cette ten­dance à l’oratoire et au redon­dant qui afflige les petits fils de Cicéron ».

Mais ces mutiques, ces tai­seux, s’expriment abon­de­ment par l’écriture. A Palerme il n’y a pas un jour sans que soit annon­cée dans la presse locale la pré­sen­ta­tion d’un livre écrit par quelqu’un du cru et édi­té par un édi­teur sici­lien. Et tou­jours il y a un public atten­tif, qui ne pose­ra jamais la moindre ques­tion mais boi­ra volon­tiers le vin offert à cette occa­sion. Car seule la consom­ma­tion du vin, élé­ment essen­tiel du culte de Dionysos ain­si par­ve­nu jusqu’à nous, va per­mettre cette cathar­sis si carac­té­ris­tique de l’âme sici­lienne. Elio Vittorini dans « Conversation en Sicile » nous dit qu’ « ils buvaient tous leur qua­trième pichet… « E vive, vive , vive » chan­tèrent sur le banc les hommes tristes qui se balan­çaient. De la sorte, souf­frant pour leurs mal­heurs per­son­nels et souf­frant à cause de la dou­leur du monde offen­sé, ils res­taient ensemble, dans le sépulcre nu du vin et ils pou­vaient être comme des esprits, par­tis enfin de ce monde de souf­frances et d’offenses. Assis par terre près du bra­se­ro, les deux jeunes hommes qui n’avaient pas de vin pleu­raient… Je sen­tais que ce vin n’était pas une chose vivante venue des pres­soirs de l’été et de la terre mais une chose triste, un triste fan­tôme extrait des cavernes des siècles. Et que pouvait-il être d’autre dans un monde tou­jours offen­sé ? Des géné­ra­tions et des géné­ra­tions aveint bu, avaient déver­sé leur dou­leur dans le vin, cher­ché dans le vin la nudi­té, et une géné­ra­tion se désal­té­rait à l’autre, buvait la sombre nudi­té du vin des géné­ra­tions pas­sées, et de toute la dou­leur qui y était déversée ».

On l’aura com­pris, ce n’est pas la gai­té qui nous carac­té­rise mais la gra­vi­té. Dans « La vie errante » publiée en 1890 Maupassant écri­vait : « Personne ne res­semble moins à un Napolitain qu’un Sicilien. Dans le Napolitain du peuple on trouve tou­jours trois quarts de poli­chi­nelle. Il ges­ti­cule, s’agite, s’anime sans cause, s’exprime par les gestes autant que par les paroles, mime tout ce qu’il dit, se montre tou­jours aimable par inté­rêt, gra­cieux par ruse autant que par nature, et il répond par des gen­tillesses aux com­pli­ments désa­gréables. Mais, dans le Sicilien, on trouve déjà beau­coup de l’Arabe. Il en a la gra­vi­té d’allure, bien qu’il tienne de l’Italien une grande viva­ci­té d’esprit. Son orgueil natal, son amour des titres, la nature de sa fier­té et la phy­sio­no­mie même de son visage le rap­prochent aus­si davan­tage de l’Espagnol que de l’Italien. Mais, ce qui donne sans cesse, dès qu’on pose le pied en Sicile, l’impression pro­fonde de l’Orient, c’est le timbre de voix, l’intonation nasale des crieurs des rues. »

C’est pour­quoi les chants sici­liens sont sinistres, lugubres. La grande contem­po­raine Rosa Balistreri exprime cela à la per­fec­tion, avec sa voix rauque et ses cris : « Terra ca nun sen­ti » « La Sicilia havi un patru­ni », « Amuri lun­ta­nu » vous déchirent le cœur et l’âme et imposent de boire encore. Mais bien avant, le chant des mineurs « O Santa Barbara » avait pour nous une impor­tance par­ti­cu­lière car à la fin du XIXe siècle et au début du XXème, la Sicile four­nis­sait presque tout le souffre du monde. Le souffre, qui dit bien son nom. « Et le sang de Santa Barbara chan­taient les tristes hommes qui étaient sur le banc » pour­suit Vittorini, « Et tous étaient des hommes nus et déments qui s’emparaient des fan­tômes par la ver­tu du vin ».

Mon arrière-grand-père, l’enfant parais­sant âgé de deux mois, dépo­sé une nuit de juin 1832 à la Maison des Enfants trou­vés de Palerme et à qui furent don­nés les pré­noms et noms de Luigi San Marco, celui-là même mou­rut à 43 ans, en 1875, de mort vio­lente. Sur les registres de l’état civil est seule­ment indi­qué son métier : « pol­ve­ris­ta » ou « fab­bri­cante di pol­vere », c’est à dire pou­drier. Le mot en ita­lien signi­fiait à l’époque fabri­cant de « poudre explo­sive », ou de « poudre à tirer » ou encore de « poudre à canon ». Lui aus­si, lui déjà, pou­vait chan­tait « Oh Sainte Barbe, oh petite sainte Barbe, des pou­driers tu es la reine. Oh Sainte Barbe, oh petite sainte Barbe, des pou­driers tu es la ruine ». Il y avait lais­sé la vie et sa mort avait déci­dé son épouse Rosaria Prestigiacomo à fuir un pays de mal­heur, à prendre ses 7 enfants et à par­tir pour la Mérica.

2. Dans « Le gué­pard » Tomasi de Lampedusa ima­gine : « En 1860, lors de l’offensive de Garibaldi et des Mille, des offi­ciers bri­tan­niques deman­dèrent au prince Salina « ce que vrai­ment venaient faire ces volon­taires ita­liens. » Et le prince sici­lien leur répon­dit : « Ils sont venus nous apprendre les bonnes manières. Mais ils n’y réus­si­ront pas, car nous sommes des dieux. ». Voilà, si vous vou­lez nous com­prendre, rete­nez que dans notre men­tal nous sommes des dieux.

Car der­rière son masque inex­pres­sif, et quelle que soit sa condi­tion, n’en dou­tez pas, dans son for inté­rieur, et sur­tout vis-à-vis des étran­gers, le Sicilien sait qu’il appar­tient à une race de géants. Cela lui est natu­rel, il n’y peut rien, ni vous non plus, c’est pour­quoi il ne vous en veut pas et vous regarde avec indif­fé­rence. Il peut être écra­sé par la vie et « souf­frir à cause des dou­leurs du monde offen­sé » selon Vittorini, cela ne change rien à cet héri­tage qu’il assume sans orgueil par­ti­cu­lier et par­fois même avec las­si­tude. C’est sa terre qui veut cela. Fernandez rap­pelle que « c’est en Sicile que les Géants ont été défaits par Jupiter, c’est à la Sicile, son séjour pré­fé­ré que Cérès fit le cadeau du fro­ment, c’est en Sicile que Dédale se réfu­gia pour fuir la colère de Minos. Sur la côte orien­tale, Vulcain et ses Cyclopes avaient leurs forges dans les gouffres de l’Etna, Polyphème sa caverne au pied des escar­pe­ments de Taormine ; et à l’autre extré­mi­té, face au cou­chant, Vénus Aphrodite venait chaque année de Délos tirée par ses colombes sacrées visi­ter son temple d’Eryx. »

Il faut donc cor­ri­ger le pro­pos. Nous sommes une terre des Dieux. La terre des Dieux.

Virgile dès le tout début du pre­mier chant de l’Eneide dit que « les Troyens venaient de perdre de vue la terre de Sicile ». Et dans le même chant il pré­cise : « Enée dis­tri­bue le vin dont, sur le rivage sici­lien, le géné­reux Aceste avait rem­pli leurs jarres et que ce héros leur avait offert lors de leur départ. » Or Aceste est le roi légen­daire de Ségeste, déjà ins­tal­lé en Sicile avant Enée. Ségeste dont le temple magni­fique domine encore de nos jours la mer Tyrrhénienne. Et c’est encore vers la Sicile que vogua Enée après son départ de Carthage et le sui­cide de Didon, la reine qui sera ven­gée 3 siècles plus tard par Hannibal. Au chant III Virgile évoque une « ile qui ferme le golfe des Sicanes, en face du hou­leux cap Plémyre : ses anciens habi­tants l’appelèrent Ortygie ». Or Ortygie est aujourd’hui tou­jours sous ce même nom le cœur his­to­rique de Syracuse. C’est aus­si en Sicile, à Drépane aujourd’hui appe­lée Trapani, qu’Enée enter­ra Anchise, son père, celui que, fuyant Troie en feu, en tenant son fils Ascagne à ses côtés, il empor­ta sur ses épaules. C’est encore à Trapani-Drépane que Virgile met en scène les jeux funèbres que les Troyens qui y célé­brèrent en l’honneur du défunt. Virgile évoque ensuite Géla, Agrigente, Sélinonte. Ces villes qui ont gar­dé leur nom et où, 20 siècles après la des­crip­tion qu’en fit Virgile, s’illustrèrent le maré­chal Montgomery et le géné­ral Patton. Et c’est au chant VII que Virgile raconte : « Or voi­ci que sur son char la ter­rible épouse de Jupiter reve­nait par les airs d’Argos l’Inachienne, quand du haut du ciel, depuis Pachynum en Sicile, elle aper­çoit de loin Enée et la flotte dar­da­nienne tout en joie. » Pachynum qui est deve­nu aujourd’hui Pachino, à la pointe sud est de la Sicile auquel me lient tant et tant de liens. Cette pointe extrême du monde occi­den­tal au-delà de laquelle il n’y a plus que l’Orient et l’Afrique mys­té­rieux. Là où St Paul fit nau­frage. Et où viennent s’échouer aujourd’hui des bateaux sur­char­gés de migrants, petites coques de noix bien inca­pables de tra­ver­ser la mer et que des « navires-mères » ont nui­tam­ment mis à l’eau à quelques enca­blures au large.

C’est aus­si au milieu des cam­pagnes qui entourent Enna, au centre de l’ile, que Pluton Hadès enle­va Proserpine Perséphone et l’entraina dans les pro­fon­deurs de la terre. Sa mère, la déesse Déméter Cérès avait appor­té le blé en Sicile, et le rapt de sa fille signi­fiait l’appropriation par les hommes des mys­tères de l’agriculture que seules les femmes pra­ti­quaient dans les pre­miers temps du monde. Fernandez nous dit que le mythe signi­fiait aus­si la néces­si­té d’enterrer pour l’hiver, dans l’épaisseur du sol la pousse de blé fémi­nine pour qu’elle en rejaillisse plus vigou­reuse au prin­temps. Mais l’image de Déméter éper­due à la recherche de son enfant nous est rap­pe­lée avec la déplo­ra­tion mater­nelle qui s’exprime si inten­sé­ment lors des pro­ces­sions religieuses.

Pas vrai­ment un dieu, mais quand même lar­ge­ment au-dessus des mor­tels, le génial Empédocle nous éclaire encore depuis plus de 2000 ans de son savoir ency­clo­pé­dique. Sa mort reste un mys­tère. On dit que l’Etna l’engloutit et qu’on ne retrou­va de lui qu’une san­dale reje­tée par le vol­can. Fernandez rap­porte que selon les uns il aurait vou­lu cacher sa mort afin de pas­ser pour un dieu, mais le vol­can, en reje­tant sa chaus­sure, aurait déjoué son pro­jet et démas­qué sa vani­té. Selon les autres, il aurait ten­té de s’élever dans les cieux mais les divi­ni­tés de l’Olympe, pour le punir de son orgueil, l’auraient pré­ci­pi­té au fond du cra­tère. En fait il est pro­bable qu’il périt vic­time de sa curio­si­té scien­ti­fique en vou­lant obser­ver une érup­tion de trop près. En tous cas, impos­sible pour nous d’oublier Empédocle puisque le port d’Agrigente porte son nom. Ce port d’où chaque nuit à minuit part un petit bateau de ligne pour rejoindre, après une nuit en mer, l’ile sici­lienne de Lampedusa, dans l’archipel des Pélages, la Lopadusa du géo­graphe grec Strabon et la Lipadosa du « Roland furieux » de L’Arioste. Lampedusa où en 1254 séjour­na Saint Louis de retour de croi­sade. Lampedusa qui se rap­pelle que les Turcs y prirent une cen­taine de ses habi­tants comme esclaves en 1553. Et qui fut la pre­mière terre ita­lienne conquise par les anglo-américains après un violent bom­bar­de­ment le 12 juin 1943.

Bref, bien au-delà de ces quelques exemples, une his­toire mil­lé­naire de géants dont l’ombre nous enve­loppe encore aujourd’hui, que nous côtoyons natu­rel­le­ment dans nos songes et qui rela­ti­visent une réa­li­té moins glo­rieuse, une his­toire qui nous aide à vivre le quo­ti­dien d’une atmo­sphère lourde et pesante. Car tels que vous nous voyez « souf­frant à cause de la dou­leur du monde offen­sé » nous sommes ailleurs, dans les cieux, avec les dieux. « Il avait déjà bu six pichets…mais il n’appartenait pas au vin. C’était un roi conqué­rant qui habi­tait sa conquête, la conquête d’un autre monde, qu’il avait faite, qui habi­tait dans le vin ».

3. Pourtant cette terre sur laquelle l’empreinte des dieux est omni­pré­sente est intrin­sè­que­ment fra­gile, instable, insé­cu­ri­sante. Car sans cesse elle tremble sous nos pieds, depuis tou­jours et encore de nos jours. « Terremuti » conti­nuels dont les cica­trices et les reliefs jonchent encore le sol des siècles plus tard. Aujourd’hui on parle à ce sujet des « furies de la nature ». Comme si nous n’avions pas assez des dieux qui se jouent de nous et font de nos espaces leurs ter­rains d’amour et de chasse : la nature elle-même nous rap­pelle sans cesse que nos racines sont peu pro­fondes et ne nous pro­tègent de rien, que tout peut être empor­té en une nuit.

Quand tout se passe bien, l’Etna est là jour après jour pour nous rap­pe­ler que le dan­ger est là, sous nos pieds. Le vol­can est bien vivant, ses érup­tions sont très fré­quentes, plu­sieurs fois par an. De Palerme par beau temps, c’est à dire sou­vent, nous pou­vons le voir par-delà le Mont Gerbino et cela calme nos éven­tuels et rares enthou­siasmes. Il est là, plus fort que nous, plus fort que tout et il nous impose de res­ter humbles, voire, pour en pro­fi­ter, de nous fau­fi­ler entre ses colères.

Alexis de Tocqueville a jus­te­ment remar­qué lors de son voyage en 1827 que, du fait des ravages qu’il engendre régu­liè­re­ment le long de ses pentes, cette région a été délais­sée par les grands pro­prié­taires fon­ciers ain­si que par les divers ordres monas­tiques, les deux cala­mi­tés de la Sicile. Depuis des siècles une foule immense de touts petits agri­cul­teurs sans droits ni titres en a pro­fi­té et a trans­for­mé cette terre aban­don­née de ses habi­tuels pré­da­teurs en un gigan­tesque ver­ger et en un excep­tion­nel pota­ger. Les amandes et les citrons y ont atteint une renom­mée mon­diale. Ainsi l’ambiguïté consti­tu­tive de la Sicile trouve là à s’incarner dans cette terre tou­jours mena­çante mais géné­reuse envers ceux qui sans pré­ten­tion à la domi­ner la soigne avec amour, à mesure d’homme.

Un autre exemple de cette ambi­guï­té consti­tu­tive de l’âme sici­lienne se maté­ria­lise dans la ville de Noto, au sud de l’ile, dans ce qu’on appelle par­fois la Sicile afri­caine. Détruite de fond en comble par un trem­ble­ment de terre en 1693, la ville fut recons­truite au même endroit, mais sous la direc­tion d’un pou­voir fort, celui des Bourbons d’Espagne qui ne lais­saient rien au hasard. Et qui en ont fait l’arme sym­bo­lique de la Contre-Réforme qu’ils allaient oppo­ser au Protestantisme conqué­rant en Europe du Nord. C’est là qu’est né le Baroque dont les splen­dides édi­fices allaient en quelques décen­nies jalon­ner un gigan­tesque arc de cercle allant de Noto à Vilnius. Etaler au nom du vrai dieu toutes les mer­veilles dont l’homme était alors capable en matière d’architecture, de sculp­ture et de pein­ture. Une marque indé­lé­bile de l’Europe, faite de beau­té conqué­rante, sure d’elle-même, igno­rante du doute et bien déci­dée à ne pas se lais­ser sub­ver­tir. En nos temps de rela­ti­visme et de haine de soi, cela parait gro­tesque. Pourtant nous sommes bien obli­gés, nous qui sommes satu­rés d’images, d’en admi­rer le résul­tat qui nous éblouit de sa beau­té et de sa splen­deur. C’était là jus­te­ment le but que s’étaient fixé les com­man­di­taires au XVIIe siècle envers une popu­la­tion désem­pa­rée qu’il fal­lait ras­su­rer devant des ruines et gal­va­ni­ser face aux temps nou­veaux. Offrant aux fidèles apeu­rés une pro­fu­sion de courbes et d’ornements, l’utilisation de masques ou d’anges sou­riants (les put­ti) et plus géné­ra­le­ment une exu­bé­rance et une flam­boyance qu’il est impos­sible de retrou­ver ailleurs et qui plait tant à l’âme sicilienne.

On mesure « la dou­leur du monde offen­sé » en com­pa­rant la recons­truc­tion de Noto à celle de Gibellina, dans le Val de Belice.Dans la nuit du 14 au 15 jan­vier 1968, un violent trem­ble­ment de terre frap­pa une vaste zone de la Sicile entre les pro­vinces de Palerme, Agrigente et Trapani. Parmi les 14 centres tou­chés par le séisme, cer­tains vil­lages furent inté­gra­le­ment détruits : Gibellina, Poggioreale, Salaparuta, Montevago. Le bilan était lourd : 400 vic­times, 1 000 bles­sés, 100 000 sans-abris. Mais à la dif­fé­rence de celui du Val de Noto, le trem­ble­ment de terre de la val­lée du Belice allait illus­trer l’impéritie du per­son­nel poli­tique actuel, l’absence de visi­bi­li­té des pro­jets urbains, l’ampleur de la péné­tra­tion mafieuse, le retard inima­gi­nable pour les recons­truc­tions, le déra­ci­ne­ment des popu­la­tions contraintes à l’émigration. Quand on voit l’incroyable lai­deur qu’a engen­drée sans remède pos­sible la recons­truc­tion du val de Belice après le trem­ble­ment de terre de 1968, on peut com­pa­rer sur la même terre de Sicile la beau­té éter­nelle pro­duite il y a 3 siècles et la nul­li­té obs­cène des res­pon­sables contem­po­rains dotés pour­tant de moyens tech­niques et finan­ciers autre­ment plus impor­tants. Comme une sorte de contre­point funèbre à ce désastre que sym­bo­lise la nou­velle Gibellina, hélas défi­ni­ti­ve­ment et sans autre remède pos­sible qu’un nou­veau trem­ble­ment de terre, émerge à 15 kms de là, sur l’emplacement même de l’ancienne Gibellina détruite, l’œuvre magni­fique de Burri dont Sophie Pinet nous dit « ce qu’il reste de la ville repose depuis 1989 sous une immense chape de béton et de chaux mêlés aux gra­vats res­tés sur ce site accro­ché à flanc de coteaux et rebap­ti­sé Il Cretto di Burri. Son tra­cé reprend celui des ruelles de l’ancien vil­lage, comme des cica­trices inon­dées par la lumière, que les ombres des visi­teurs viennent de temps en temps ryth­mer. Même si le plus sou­vent, c’est le vent qui sonne le glas, rap­pe­lant, s’il le fal­lait encore, ce sen­ti­ment de deuil qui en émane. » C’est donc l’immense lin­ceul blanc d’Alberto Burri à la beau­té sai­sis­sante qui res­te­ra dans l’histoire comme le témoin de notre temps, un temps de vul­ga­ri­té mais au moins conscient d’être celui d’un monde qui meurt, inca­pable mal­gré sa puis­sance tech­nique de se pro­je­ter avec confiance et beau­té dans l’avenir.

Au vol­can magni­fique qui nous rap­pelle quo­ti­dien­ne­ment notre fra­gi­li­té, aux trem­ble­ments de terre qui régu­liè­re­ment détruisent l’œuvre de nos vies, la terre de Sicile tremble aus­si fré­quem­ment sous l’effet des bom­bar­de­ments qui jalonnent notre his­toire contem­po­raine et aggravent la fra­gi­li­té de notre psy­chisme. Déjà en 1848, c’est en Sicile qu’eut lieu la pre­mière des révo­lu­tions qui ébran­lèrent toute l’Europe. Et c’est au canon, en pleine ville de Palerme, qu’elle fut réduite par les armées des Bourbons de Naples sou­te­nues par la Sainte Alliance diri­gée par Metternich au nom de tous ceux, et ils étaient nom­breux, aux­quels la Révolution fran­çaise avait fait tant peur. En 1860 à nou­veau c’est au canon que furent accueillis les « Mille », ce mil­lier de volon­taires venus du nord de la pénin­sule (l’Italie en tant que telle n’existait pas à l’époque) que Garibaldi avait ras­sem­blés et fait débar­quer à Marsala grâce à la bien­veillance de la flotte bri­tan­nique qui contrô­lait la mer et vou­lait se ven­ger du roi de Naples qui lui avait refu­sé le mouillage 5 ans plus tôt à l’occasion de son expé­di­tion pour la guerre de Crimée. Aujourd’hui encore les ravages cau­sés par ces bom­bar­de­ments res­tent visibles. Mais ce n’est rien com­pa­ré aux consé­quences des bom­bar­de­ments de la seconde guerre mon­diale, pour l’essentiel lais­sées en l’état. Des ruines à peine déblayées en plein Palerme, seule ville d’Europe à n’avoir pas pan­sées les plaies de sa « libération ».

4. Comme si cette pré­ca­ri­té du sol qui nous porte ne suf­fi­sait pas à créer en nous une angoisse per­ma­nente, c’est tout le sys­tème poli­tique qui nous entoure qui est une source de crainte, de pré­ca­ri­té et de méfiance.

Depuis des siècles, depuis tou­jours, aus­si loin que va notre mémoire, nous subis­sons un pou­voir étran­ger. Après les Grecs et les Puniques (Carthaginois) qui se conten­tèrent d’installer chez nous des colo­nies, Romains, Byzantins, Arabes, Normands, Souabes (issus du sud de l’Allemagne actuelle), Angevins (avec Charles, comte de Provence et frère du roi Saint Louis), Aragonais et Catalans, Espagnols d’Espagne, Habsbourg, Autrichiens, Piémontais, Espagnols de Naples, et fina­le­ment Italiens, tous nous ont domi­né. Leur pou­voir des­po­tique était capable des plus grandes cruau­tés mais en même temps était faible parce qu’éloigné (sauf celui des Normands dont la Sicile était le seul royaume) et ayant d’autres sujets de pré­oc­cu­pa­tion que cette pos­ses­sion loin­taine voire mar­gi­nale. Une aris­to­cra­tie ter­rienne en a pro­fi­té, sans aucun sou­ci du bien com­mun ni de l’intérêt public, mais jamais elle ne se posa en alter­na­tive au pou­voir cen­tral. La bour­geoi­sie a tou­jours été peu nom­breuse et ses aspi­ra­tions furent sys­té­ma­ti­que­ment limi­tées par l’aristocratie à laquelle elle sou­hai­tait s’intégrer par la voie des mariages. Elle n’atteignit jamais un seuil col­lec­tif de cré­di­bi­li­té pour peser sur le cours des choses qu’elle subis­sait. Restait une masse pay­sanne glo­ba­le­ment misé­rable expo­sée à l’arbitraire des uns et des autres. L’église catho­lique a plei­ne­ment par­ti­ci­pé à cet ordre. Ses inté­rêts pou­vaient l’amener à navi­guer entre les puis­sants en fonc­tion des cir­cons­tances. L’économie était entra­vée par un sys­tème qui pri­vi­lé­giait la rente et accep­tait les abus.

Il aura fal­lu que les armées de Bonaparte s’emparent de toute l’Italie, que le roi de Naples se réfu­gie en 1798 dans son autre royaume, la Sicile, qu’il ait besoin de la pro­tec­tion des Anglais et d’abord celle de leur flotte com­man­dée par l’amiral Nelson, pour qu’en 1812 Lord Bentinck repré­sen­tant la reine d’Angleterre et fort d’une troupe d’occupation de 20.000 sol­dats y déci­da la sup­pres­sion de ser­vage et nous don­na enfin une constitution !

On com­prend dans ces condi­tions qu’il s’agissait là d’un ordre instable et que la rébel­lion n’était jamais loin. Révoltes du peuple d’un côté, tou­jours écra­sées dans le sang et conju­ra­tions de l’aristocratie de l’autre, voire les deux à la fois, étaient les réponses habi­tuelles aux situa­tions insupportables.

L’architecture témoigne encore de ce temps long. Aux XVe et XVIe siècles, on conti­nuait d’y bâtir châ­teaux et palais urbains sur le modèle de ceux du siècle pré­cé­dent, ce qui leur donne encore aujourd’hui ce carac­tère impo­sant, lourd, qua­si car­cé­ral comme si leur fonc­tion de for­te­resse prête à résis­ter aux assauts du peuple n’était jamais oubliée. Les palais sont donc le plus sou­vent mas­sifs, prêts à sup­por­ter un siège. La déco­ra­tion exté­rieure en est trom­peuse : ce sont en réa­li­té des bas­tilles. D’ailleurs les places fortes n’ont jamais été conçues, comme ailleurs en Europe, pour abri­ter les pay­sans du voi­si­nage en cas d’attaque. Mais d’ailleurs sommes-nous en Europe ? En Europe poli­tique oui comme l’est deve­nue Chypre la moyenne orien­tale, parce que l’histoire et pas la géo­gra­phie en a déci­dé ain­si. L’histoire dont nous sommes bien pla­cés pour savoir qu’elle n’est jamais finie.

En tout cas, on ne nous a jamais deman­dé notre avis et nous avons dû subir pour sur­vivre. A deux reprises seule­ment le peuple sici­lien s’est expri­mé et les deux fois ses espé­rances furent tra­hies. En 1282 lors des « Vêpres sici­liennes » il s’est sou­le­vé contre les Angevins et les chas­sèrent. Mais aus­si­tôt l’aristocratie sici­lienne s’en alla cher­cher à l’étranger un nou­veau sou­ve­rain, témoi­gnant ain­si qu’aucun de ses membres n’était capable d’exprimer un sen­ti­ment natio­nal, ni même de le conce­voir. En tant que classe sociale cette noblesse n’était qu’un para­site. En 1860 ce fut pire encore. Garibaldi nous pro­mit la terre et la fin des injus­tices. C’est pour­quoi nous lui appor­tâmes notre sou­tien. Mais très vite il fut rap­pe­lé à l’ordre euro­péen et renia ses pro­messes. Les mas­sacres com­men­cèrent alors qu’il était encore sur l’ile et ne ces­sèrent qua­si­ment pas jusqu’à la fin du siècle, cou­verts juri­di­que­ment par l’état de siège qui per­mit de fusiller des mil­liers de brave gens, regrou­pés dans le puis­sant mou­ve­ment popu­laire, celui des « fas­ci sici­lia­ni », le « fais­ceau des tra­vailleurs sici­liens », qua­li­fiés alors abu­si­ve­ment de ban­dits. C’est pour­quoi nous regar­dâmes en spec­ta­teurs le débar­que­ment anglo-américain de 1943 dont le résul­tat pour nous fut la remise en place spec­ta­cu­laire des mafieux que la dic­ta­ture mus­so­li­nienne avait bri­sé et le trans­fert du pou­voir à l’aristocratie ter­rienne, celles des grands domaines inex­ploi­tés, qui nous refu­sait tou­jours la terre, sinon pour nous exploi­ter comme des esclaves.

N’attendez donc pas de nous une atti­tude citoyenne, concept étran­ger ici, puisque nous n’avons jamais pris, ou plus exac­te­ment jamais pu prendre, notre des­tin en main. C’est pour­quoi notre vieux pro­verbe « Calati jun­cu, chi pas­sa la chi­na » (plie, jonc, le temps que passe la crue) défi­nit bien notre men­tal. Tant de pro­verbes disent qui nous sommes, ce que nous avons subi : « Chiamate di Re, tan­ta bon­na nun è » (Quand le Roi t’appelle ce n’est pas une bonne nou­velle). Mais cette absence d’adhésion à l’autorité, par nature étran­gère et abu­sive, jus­ti­fie­ra aus­si toutes les pos­si­bi­li­tés de contour­ner la loi : « Cu’arroba a lu re nun fa pic­ca­tu » (qui vole le roi ne pèche pas). C’est pour­quoi, enfin, nous le savons bien qu’il n’y a de salut pour nous qu’en émi­grant : « Cu’ nes­ci, arri­nes­ci » (« celui qui part, il y arrive », ou encore mieux « celui qui se tire s’en tire »).

Les nobles sici­liens avaient depuis long­temps oublié les dures contraintes du métier de sol­dat. Ils ne s’en cachaient d’ailleurs pas, met­tant volon­tiers en scène leur propre lâche­té en ce domaine. Car pour eux tous ces jeux guer­riers étaient déri­soires, témoi­gnages de bar­ba­rie gros­sière à laquelle ils ne sau­raient par­ti­ci­per. En cas de besoin, ils avaient tou­jours fait appel à des mer­ce­naires étran­gers. Au fond, pour la noblesse sici­lienne, le Roi lui-même avait tou­jours été un étran­ger avec lequel il avait fal­lu com­po­ser en échange du main­tien des pri­vi­lèges. Tant que leur mode de vie était pré­ser­vé, ils se sou­ciaient peu de poli­tique. Mais en cas de dan­ger, ils n’iraient cer­tai­ne­ment pas mou­rir pour lui. Ni pour qui­conque d’ailleurs. A chaque chan­ge­ment de régime, tou­jours dû à des évé­ne­ments exté­rieurs et à des armées étran­gères, ils avaient su faire preuve d’opportunisme. Les pre­miers à se retour­ner étant les mieux ser­vis dans l’ordre nou­veau. Seuls quelques fous iso­lés y avaient per­du leur vie. Le sou­ve­nir était ain­si sage­ment entre­te­nu de l’exécution piaz­za Marina du Prince de Chiaramonte. Celui-ci, le plus puis­sant sei­gneur de Sicile, avait cru que lui reve­nait natu­rel­le­ment le pou­voir royal. Les ara­go­nais l’avaient vite rap­pe­lé à la réa­li­té, avec le sou­tien habi­tuel d’autres nobles sici­liens, tou­jours prêts à se contor­sion­ner pour sur­vivre et pro­té­ger leur pri­vi­lèges. Au fond cette noblesse ne por­tait pas l’intérêt de l’île dont elle se moquait. Elle n’allait cer­tai­ne­ment pas mou­rir pour cela. Jamais elle ne pren­drait la tête du peuple pour s’opposer aux étran­gers. D’ailleurs en 1282, lors du sou­lè­ve­ment des « vêpres sici­liennes » et alors que l’ile entière s’était libé­rée, c’est cette même noblesse qui recher­cha une dynas­tie étran­gère pour suc­cé­der aux Anjous ren­ver­sés. Il lui suf­fi­sait d’être assez habile pour gérer les inévi­tables suc­ces­sions de dynas­ties étran­gères. Seul l’intéressait la satis­fac­tion de ses plai­sirs. Et ceux-ci étaient immenses.

5. Dépossédés de notre propre terre, celle-ci fut par­ta­gée depuis les Normands à parts égales entre le roi, ses barons et les ordres reli­gieux. Evidement à chaque chan­ge­ment de royau­té, et il y en eu beau­coup, les barons pou­vaient être rem­pla­cés par les fidèles du nou­veau maître. Chacun avait donc inté­rêt à ne pas trai­ner pour faire acte d’allégeance car les places étaient chères et il n’y en aurait pas pour tout le monde. Malheur à celui qui aura hési­té, pire à celui qui aura main­te­nu son allé­geance à l’ordre ancien, ils seront dépos­sé­dés de tous leurs biens sans autre forme de pro­cès. Certains, au cours de leur vie, ont ain­si dû suc­ces­si­ve­ment faire ser­ment d’allégeance à trois dynas­ties dif­fé­rentes, toutes étran­gères. Des dynas­ties ins­tal­lées à la tête du royaume de Sicile par des déci­sions prises à des mil­liers de kilo­mètres entre grandes puis­sances du moment en fonc­tion de mar­chan­dages où l’intérêt propre de la Sicile était mar­gi­nal sinon inexis­tant. Pour la noblesse, ce n’était plus qu’une ques­tion de sou­plesse de l’échine : quand les ser­ments n’ont plus de valeur on peut aisé­ment les renou­ve­ler. Seul compte alors l’intérêt per­son­nel. Nous sommes donc loin de la che­va­le­rie fran­çaise, bri­tan­nique ou alle­mande qui met­tait son hon­neur dans la fidé­li­té à son sei­gneur. Et dont le métier des armes était la carac­té­ris­tique, celle qui jus­ti­fiait les pri­vi­lèges. Ici aucun noble n’est jamais mort au com­bat. D’ailleurs de com­bat il n’y en eut jamais depuis que les Normands, rudes guer­riers jus­te­ment, avaient chas­sé les Arabes. Mais c’était il y a 8 siècles. A par­tir de là ce ne fut que sou­mis­sion, clien­té­lisme, oppor­tu­nisme et recherche des faveurs. On ne s’étonnera pas que ces tra­vers aient infu­sé désor­mais dans toute la société.

Au sein de l’église catho­lique le cler­gé régu­lier, celui des ordres (Jésuites, Capucins et d’autres) et leurs cou­vents, domi­nait très lar­ge­ment le cler­gé sécu­lier avec ses évêques et ses prêtres dans leur paroisse, peu nom­breuses et bien sou­vent sans res­sources. C’est que l’autorité pon­ti­fi­cale était bri­dée par l’antique volon­té héri­tée des rois Normands d’être les maitres de l’église locale. C’est aus­si la rai­son pour laquelle l’aristocratie pri­vi­lé­giait sur ses terres l’installation de cou­vents qui lui étaient sou­mis plu­tôt que de paroisses dont les prêtres rele­vaient de l’autorité d’un évêque loin­tain et qui pou­vait lui-même en appe­ler au Pape.

La puis­sance de l’Eglise catho­lique était telle en Sicile que celle-ci ne connai­tra pas la Renaissance. Terre de confins, marge de la Chrétienté, c’était plu­tôt la proxi­mi­té de l’Islam qui pou­vait pré­oc­cu­per. Non pas en termes d’affrontements exté­rieurs concer­nant direc­te­ment la Sicile car depuis la bataille de Lépante en 1571, l’empire otto­man avait renon­cé à son avan­cée vers l’ouest. C’est plu­tôt en termes de menace inté­rieure que l’Islam était pré­sent. Le blas­phème popu­laire « mi fac­cio tur­co » (Je me fais turc) signi­fiait cette pos­si­bi­li­té de s’affranchir du car­can de l’Eglise catho­lique en se réfu­giant à Alger ou à Tunis si proche. D’ailleurs par­mi les pri­son­niers faits à Lépante en 1571 on avait décou­vert des Siciliens conver­tis à l’islam et qui avaient refu­sé de reve­nir à la « vraie » religion.

L’Eglise avait su manœu­vrer dans cet uni­vers cruel. Bien sûr en s’associant au pou­voir, quel qu’il soit. Chaque fois qu’elle avait dû s’y oppo­ser, elle l’avait payé cher. Ainsi les conflits récur­rents entre le pou­voir du Pape et celui du Roi l’avaient à plu­sieurs reprises mis en mau­vaise pos­ture, toute fidé­li­té à un Pape enga­gé dans un conflit avec le pou­voir royal s’était tra­duite pour elle par la perte de pri­vi­lèges ecclé­sias­tiques divers, fis­caux, ou fon­ciers, mais tou­jours finan­ciers. Perte qui avait tou­ché le cœur de son pou­voir d’action auprès de ses fidèles. Or sans moyens d’actions, sans ses œuvres, qu’en serait-il du pou­voir de l’Eglise ? Sciascia, pour dénon­cer les méca­nismes du pou­voir et la résis­tance à l’i­ni­qui­té de l’Eglise, racon­ta dans « L’Evêque, le vice-roi et les pois chiches » la contro­verse, en appa­rence bouf­fonne, qui oppo­sa au tout début du XVIIIe siècle l’é­vêque de Lipari au vice-roi de Sicile.

L’Eglise avait sa part de res­pon­sa­bi­li­té dans la pré­ser­va­tion d’un ordre injuste, res­té tota­le­ment à l’écart du bouillon­ne­ment euro­péen. C’était qu’en effet en Sicile son ins­ti­tu­tion la plus ter­rible, l’Inquisition, avait pût se déve­lop­per sans entrave. Même à Naples il n’avait pas été pos­sible aux Bourbons d’instaurer l’Inquisition. Une révolte popu­laire l’avait empê­ché et le pou­voir avait dû s’en accom­mo­der. Mais en Sicile où la résis­tance du peuple avait été bri­sée depuis des siècles, les mêmes Bourbons avaient réus­si à impo­ser cette ultime infa­mie. L’Espagne avait donc en 1500 réus­si en Sicile comme en Sardaigne, à ins­tal­ler la ter­rible Inquisition, rat­ta­chée direc­te­ment au sou­ve­rain à Madrid, qui contrô­lait effi­ca­ce­ment les âmes et les corps et veillait à tra­quer les héré­tiques, les mar­ranes, ces juifs per­sé­cu­tés depuis 1492 dans le royaume d’Espagne et soup­çon­nés de pra­ti­quer secrè­te­ment leur ancienne reli­gion, les déviances, la magie, et fina­le­ment tous ceux qui contes­taient l’ordre éta­bli ou qui étaient sim­ple­ment dénon­cés par un voi­sin vou­lant s’emparer de leurs biens. Au XVIIe siècle, en 1657, l’assassinat d’un inqui­si­teur tra­dui­ra bien l’habillage d’une révolte sociale en conflit reli­gieux, ce que nous raconte le beau livre de Leonardo Sciascia « Mort de l’Inquisiteur ». Aux yeux du peuple silen­cieux, l’église était donc plei­ne­ment asso­ciée à la cruau­té des pouvoirs.

Parmi tous les voya­geurs célèbres ayant effec­tué le “voyage en Italie” très à la mode dans les élites du XIXe siècle, celui qu’ef­fec­tua le jeune Alexis de Tocqueville en 1827 illustre le cœur de la dyna­mique en cours en Sicile, à savoir le point focal sur lequel vont but­ter toutes les réformes et que résume la ques­tion fon­cière. Bien avant d’é­crire les ouvrages fon­da­men­taux que res­tent “De la démo­cra­tie en Amérique ” et “l’Ancien Régime et la Révolution”, Tocqueville a rap­por­té de son voyage en Sicile des “Souvenirs” dont quelques extraits témoignent de la grande luci­di­té de l’au­teur qui déjà expli­quait la cause des pro­blèmes de l’ile par la pro­prié­té exclu­sive des terres aux mains des sei­gneurs et des moines. Frappé par le fait qu’il n’y avait pas de vil­lages en Sicile, et il en donne la rai­son. “Les cam­pagnes res­te­ront désertes jus­qu’à ce que le mor­cel­le­ment des pro­prié­tés et l’é­cou­le­ment des pro­duits donnent au peuple un inté­rêt suf­fi­sant pour y ren­trer”. Cette expli­ca­tion qui vaut pour toute la Sicile est confir­mée par l’ex­cep­tion qu’il découvre dans la région de Catane : “les terres qui envi­ronnent l’Etna étant sujettes à des ravages épou­van­tables, les sei­gneurs et les moines s’en sont dégou­tés et le peuple y est deve­nu pro­prié­taire. La divi­sion des terres y est main­te­nant sans bornes. Chacun a un inté­rêt dans la terre, quelque petit qu’il soit. C’est la seule par­tie de la Sicile où le pay­san pos­sède”. Or c’est aus­si la seule qui connait une réelle pros­pé­ri­té. Tocqueville en conclut “quand il s’a­git de sti­mu­ler et de réveiller un mal­heu­reux peuple à moi­tié para­ly­sé, chez lequel les hautes classes sont engour­dies dans leur paresse héré­di­taire ou dans leurs vices, je ne connais pas de moyen plus effi­cace que le mor­cel­le­ment des terres.

Faute de toute espé­rance, le peuple sici­lien regar­dait tout cela avec le plus de dis­tance pos­sible. En fait le seul et der­nier sou­lè­ve­ment popu­laire vic­to­rieux remon­tait jus­te­ment aux « vêpres sici­liennes » qui en 1282 avaient per­mis aux sici­liens de se débar­ras­ser des Anjous. Mais cette vic­toire avait débou­ché, à l’instigation de l’aristocratie sici­lienne sur une autre dynas­tie étran­gère, celle des Aragons. Et tout avait recom­men­cé comme avant. L’espoir de jours meilleurs n’embrasait plus les cœurs. A quoi bon se sou­le­ver si c’était tou­jours au pro­fit d’un incon­nu sur lequel les pou­voirs euro­péens s’entendaient pro­vi­soi­re­ment. Le sen­ti­ment de dépos­ses­sion était grand. C’était donc sur la police que repo­sait le pou­voir quel qu’il soit. Celle-ci depuis tou­jours était jus­te­ment asso­ciée à un pou­voir étran­ger qui ne tenait sa légi­ti­mi­té que de la vio­lence qu’il exer­çait. Autant dire que pour le peuple sici­lien, de tout temps le pou­voir était illé­gi­time. Et ses repré­sen­tants des « sbires » dont il fal­lait se méfier. Cette men­ta­li­té est tou­jours à l’œuvre.

6. De toutes façons nous savons que nous sommes sur une terre en marge, et bien sou­vent marginale.

Depuis la nuit des temps jamais une dynas­tie sici­lienne n’a régné en Sicile. Pire encore, la plu­part des rois de Sicile res­taient en même temps à la tête de leur royaume d’origine. Seuls les Normands, après avoir chas­sé les Sarrasins, avaient ins­tal­lé une dynas­tie ancrée dans la terre de Sicile avec Palerme pour unique capi­tale. C’étaient des guer­riers de petite, voire toute petite noblesse, sans for­tune et sou­vent sans terre, mais d’une audace incroyable. Au Mont St Michel ils avaient appris des pèle­rins ren­trant de Jérusalem que la Sicile byzan­tine avait été conquise par les Musulmans, que le Pape cher­chait à les en chas­ser et à rame­ner cette terre dans le giron de Rome la catho­lique et pas de Byzance la schis­ma­tique ortho­doxe. Ils lui pro­po­sèrent leur ser­vice en échange de quoi celui-ci les recon­nai­traient comme seuls maitres de l’ile. Les Normands furent les seuls aux­quels la Sicile était l’unique royaume. Pour tous les autres le royaume de Sicile était un plus certes, mais loin­tain, ils n’y vivaient pas et avaient bien d’autres sujets de pré­oc­cu­pa­tion. Frédéric Hohenstaufen, empe­reur du Saint Empire romain ger­ma­nique et par ailleurs roi de Sicile, avait bien mani­fes­té son atta­che­ment pour la Sicile en exi­geant d’y être enter­ré. Ce qui fut fait en 1250 dans la cathé­drale de Palerme où il repose tou­jours. Mais c’était un atta­che­ment sen­ti­men­tal, sa puis­sance était ailleurs.

Le royaume de Sicile était donc attri­bué, au gré des cir­cons­tances et des grandes négo­cia­tions inter­na­tio­nales, à l’une ou l’autre des puis­sances de l’époque, comme un lot de conso­la­tion ou une mon­naie d’échange. Le pire fut la déci­sion du Congrès de Vienne en 1815 qui, non seule­ment remis le roi de Naples sur le trône d’où Napoléon l’avait chas­sé au pro­fit de Murat, mais sup­pri­ma le royaume de Sicile, dont le roi était aus­si celui de Naples, mais jusqu’alors indé­pen­dant. C’est ain­si que fut créée cette construc­tion ridi­cule d’un « Royaume des deux Sicile », ce qui ne vou­lait rien dire sauf que le royaume de Sicile avait dis­pa­ru, inté­gré dans celui de Naples désor­mais seule capi­tale. La consti­tu­tion de 1812 fut sus­pen­due. Pour la pre­mière fois de son his­toire sécu­laire la Sicile n’était plus un royaume à part entière mais la simple pro­vince d’un nou­vel Etat. Ferdinand IV à Naples et Ferdinand III à Palerme devint Ferdinand Ier d’un seul royaume uni­fié. Dans son remar­quable « Voyage en Sicile » Tocqueville ima­gine le dia­logue ente un Napolitain et un Sicilien qui fait bien res­sor­tir la haine du second envers le premier.

Mais notre situa­tion de marge était encore plus pesante face à l’Islam en géné­ral et plus par­ti­cu­liè­re­ment à l’empire otto­man qui pen­dant des siècles mena­ça la Chrétienté, c’est à dire l’Europe. Après la conquête par les Turcs de Belgrade en 1521, puis de celle Rhodes en 1522, la Sicile tout entière devint une for­te­resse orga­ni­sée pour résis­ter aux attaques de l’armée otto­mane. Charles Quint lui consa­cre­ra une longue visite en 1535 dont témoigne encore de nos jours la magni­fique « Porta Nova » de Palerme, construite en son hom­mage. Mais après la prise de Chypre, pos­ses­sion véni­tienne, en 1570 par les Turcs qui y mas­sa­crèrent près de 20.000 chré­tiens une ini­tia­tive du pape Pie V per­mit de réunir sous le nom de « Sainte Ligue » une flotte chré­tienne com­pre­nant des escadres véni­tiennes et espa­gnoles ren­for­cées de galères génoises, pon­ti­fi­cales, mal­taises et savoyardes. Lors de la for­mi­dable bataille navale qui eut lieu le 7 octobre 1571 au large de Naupacte, appe­lée alors Lépante, à proxi­mi­té du golfe de Patras en Grèce, la puis­sante marine otto­mane fut tota­le­ment détruite. La bataille de Lépante eut un reten­tis­se­ment consi­dé­rable en Europe car, plus encore que la défaite des janis­saires lors du siège de Malte de 1565, il s’agissait d’un coup d’ar­rêt por­té à l’ex­pan­sion­nisme otto­man et musul­man. Les Turcs per­dirent 30.000 hommes à Lépante et les chré­tiens 7.000. Cervantès par­ti­ci­pa à cette bataille où il per­dit l’u­sage de la main gauche. Grâce à leur alliance avec la France, en lutte contre l’Espagne, les Ottomans réus­sirent à fina­li­ser leur conquête du Maghreb avec la prise de Tunis en 1574, mais pour l’es­sen­tiel leur influence en Méditerranée occi­den­tale prend fin avec Lépante. Mais après cela, la Sicile rede­vint une pro­vince loin­taine des confins ne jouant plus qu’un rôle géos­tra­té­gique mineur.

C’est de ce temps long au cours duquel la Sicile était la fron­tière du monde chré­tien mena­cé par l’Islam que date la grande tra­di­tion du théâtre de rue et celle des marion­nettes qui inlas­sa­ble­ment mettent en scène les batailles des che­va­liers chré­tiens contre les musul­mans. Par un éton­nant rac­cour­ci, une sorte d’écrasement sécu­lier qui en dit long sur l’homogénéité de la culture chré­tienne de l’époque, ce sont les pala­dins fran­çais, « i pala­di­ni fran­ce­si », vain­queurs des Sarrasins, « i Sarracini » qui sont ain­si à l’honneur, en par­ti­cu­lier Roland (Orlando), le tra­gique héros de Roncevaux (Roncisvalle). La confu­sion est totale, géo­gra­phique et tem­po­relle, mais le mes­sage est clair.

7. Le résul­tat le plus impor­tant de cette accu­mu­la­tion de don­nées his­to­riques et géo­po­li­tiques bien spé­ci­fiques à la Sicile est que l’identité des Siciliens est très complexe.

C’est ce que va essayer d’expliquer Dominique Fernandez dans « Le voyage d’Italie » avec sa méta­phore du tablier de la femme de Pietraperzia qu’il a reprise de Francesco Lanza, un écri­vain sici­lien du début du XXe siècle. « La femme de Pietraperzia por­tait sur elle un tablier si rapié­cé que les mor­ceaux se che­vau­chaient, impos­sibles à comp­ter, et de toutes les cou­leurs ; en sorte qu’il avait pris le double d’épaisseur et parais­sait la housse de l’âne. Son mari, qui le lui connais­sait depuis le jour de leurs noces, n’en pou­vait plus de la voir y mettre sans cesse la main pour le rapié­cer, les mor­ceaux n’étant jamais suf­fi­sants et le tablier s’en allant de par­tout ; et le jour de la foire étant arri­vé, il lui en ache­ta un nou­veau. La femme en le voyant n’avait pas assez d’éloges, car il était à fleurs ; en même temps elle disait : « Quels beaux mor­ceaux à décou­per la dedans pour mon vieux tablier usé, comme ça je pour­rai me le mettre même quand il y aura un jour de fête ». Et s’étant ramée d’une paire de ciseaux, elle com­men­ça à décou­per en tous sens des mor­ceaux pour son vieux tablier : et le tra­vail fini, elle le mon­tra toute contente à son mari : « regar­dez mon mari comme mon tablier est main­te­nant si bien rapié­cé qu’il a l’air flam­bant neuf ». Fernandez nous explique : « L’habitude de la misère, des haillons, ne suf­fit pas à expli­quer le geste de la femme de Pietraperzia ; et celui qui ver­rait seule­ment dans cette anec­dote une allu­sion à la pau­vre­té sécu­laire, à la pénu­rie exis­ten­tielle du peuple sici­lien, man­que­rait la signi­fi­ca­tion pre­mière de ce mythe : la jubi­la­tion du bario­lé et du com­po­site. Le tablier offert par le mari était beau, de diverses cou­leurs, à motif flo­ral : mais il avait le défaut d’être d’une seule pièce, d’un seul tenant. Un tablier rapié­cé, fait de pièces et de mor­ceaux, est le seul qui puisse conve­nir à une femme de Sicile : c’est-à-dire d’un pays qui n’a pas une seule iden­ti­té, mais d’innombrables. Qui a été sicane, sicule, grec, car­tha­gi­nois, romain, byzan­tin, nor­mand, souabe, ange­vin, espa­gnol, pié­mon­tais. Et qui ne sait pas encore aujourd’hui s’il est ita­lien ou sici­lien, ni même s’il fait par­tie de l’Europe ou de l’Afrique. En sorte que le tablier de la femme de Pietraperzia, rapié­cé comme il l’est, est vrai­ment l’emblème de la Sicile ; l’histoire ves­ti­men­taire de trois mille ans d’histoire pré­caire, mou­vante et sans cesse recom­men­cé. Son emblème, son dra­peau : en loques, muti­lé, lamen­table si on veut. Mais en même temps fier et glo­rieux, bat­tant au vent de toute l’énergie vitale de ses cou­leurs intré­pi­de­ment jux­ta­po­sées. ». Et Fernandez de citer les frian­dises, les glaces, la capo­na­ta, l’art de faire un trou dans une côte­lette de porc pour injec­ter une farce pimen­tée et aillée, les guir­landes d‘ampoules mul­ti­co­lores : « dans tout acte de créa­tion sici­lien on retrouve les coups de ciseaux de la femme de Pietraperzia. Un geste qui exprime à la fois le regret poi­gnant d’une iden­ti­té impos­sible, l’euphorie du mul­tiple, la crainte d’être seul et nu dans un monde immense et désert, la conscience iro­nique d’appartenir à un amal­game de civi­li­sa­tions hété­ro­clites, la riva­li­té déri­soire avec l’immuable soleil dont la toute-puissance ne sert qu’à éta­ler sur des éten­dues déser­tiques le voile gris, uni­forme de la mort. ». C’est pour­quoi en conclut Fernandez « de toutes les Sicile qui se sont suc­cé­dées, la plus vraie est la Sicile baroque…parce que l’art baroque fait de sur­abon­dance pal­pable, qui construit ses façades comme un pâtis­sier de génie ses gâteaux, est le seul qui importe à un peuple dou­tant tra­gi­que­ment de lui-même et deman­dant aux formes qu’il crée des preuves de son existence ».

Fernandez fait ain­si le lien avec l’immense Pirandello, sici­lien né à Chaos au nom pré­des­ti­né, sur la com­mune d’Agrigente, l’antique Agragas des Grecs, l’Agrigentum des Romains, la Kerkent des Musulmans. Pirandello « qui exprime ce dame de l’identité per­due qui est le drame fon­da­men­tal de la Sicile » en reve­nant au baroque qui est l’antidote indis­pen­sable contre le sen­ti­ment d’être « un , per­sonne, et cent mille » selon le titre d’un des romans de Pirandello. « Pour qui a du mal à s’identifier lui-même, l’art baroque, tumul­tueux, élo­quent, bavard, sen­suel, impu­dique, est d’un secours inap­pré­ciable contre l’angoisse, le ver­tige du « qui suis-je ? ».

Ce trouble iden­ti­taire est bien sûr ampli­fié dans le cas des « enfants aban­don­nés », dont l’importance numé­rique révèle le fonc­tion­ne­ment de toute la socié­té. Une antique sagesse avait ame­né à la créa­tion d’établissements publics qui recueillaient certes les enfants aban­don­nés, mais aus­si tous les enfants adul­té­rins, bien plus nom­breux que les pre­miers, et dont le bref pas­sage par ces éta­blis­se­ments garan­tis­sait la paix sociale. Sur la façade de la Maison des Enfants Trouvés de Palerme, le peintre néo­clas­sique Vincenzo Riolo avait exé­cu­té une fresque repré­sen­tant le thème allé­go­rique de « la Pitié condui­sant les mal­heu­reux enfants du Délit au pied de la Religion ». D’ailleurs en ita­lien, on ne par­lait jamais d’enfants « aban­don­nés », mais le plus sou­vent d’enfants « trou­vés » (tro­va­tel­li). La nuance est de taille. Comme les œufs de Paques ne sont cachés que pour être retrou­vés, tom­bés du ciel. Dans le cas d’un enfant illé­gi­time il n’y avait d’autre solu­tion que de pro­cé­der à ce sub­ter­fuge pour gar­der son enfant sans déclen­cher les drames inévi­tables qu’aurait entrai­né l’aveu public d’une concep­tion hors mariage. C’est pour­quoi un signe dis­tinc­tif devait per­mettre l’identification de l’enfant faus­se­ment aban­don­né et faci­le­ment récu­pé­ré. Le pro­cé­dé était alors cou­rant et jus­ti­fiait qu’une des­crip­tion minu­tieuse de l’enfant soit faite dès son arri­vée à la Maison des Enfants Trouvés. Ainsi l’enfant pou­vait être décla­ré à l’Etat civil et rece­voir la recon­nais­sance sociale de base que sont un pré­nom et un nom. Et cela sans qu’il y ait besoin de décla­rer qui était la mère car dans ce cas il aurait fal­lu, soit nom­mer le mari ce qui pou­vait être dan­ge­reux si celui-ci n’était pas le père, soit ne pas men­tion­ner le père et recon­naitre ain­si que l’enfant avait été conçu hors mariage. Dans les deux cas c’était alors pour la mère la cer­ti­tude d’avoir à affron­ter un rejet social abso­lu aux consé­quences tra­giques. Car tou­jours l’honneur est à ven­ger dès lors que la faute est publique.

Cette impos­sible iden­ti­té vient encore de nos jours para­si­ter les com­mé­mo­ra­tions de la seconde guerre mon­diale. Ainsi à Pachino une plaque com­mé­mo­ra­tive rend dis­crè­te­ment hom­mage à « l’héroïque sacri­fice des com­bat­tants de la bataille de la caserne de Portulisse qui ont su faire leur devoir et res­pec­ter leur ser­ment de défendre la patrie ». En 1945 les auto­ri­tés ita­liennes décla­rèrent à leur sujet que « le mérite de ces com­bat­tants ne fut pas recon­nu à sa juste valeur à cause d’une période his­to­rique qui ne s’y prê­tait pas, compte tenu d’une situa­tion poli­tique dif­fi­cile et contra­dic­toire ». Que de contor­sions séman­tiques. De la même manière le jour­nal « Feu sur les Américains » du sous-lieutenant Carlo Casolari dans lequel celui-ci raconte ses exploits ne put avoir le suc­cès escomp­té. Ni les sou­ve­nirs des avia­teurs Italiens qui, à par­tir des divers ter­rains d’aviation du sud de la Sicile, celui de Pachino, de Comiso, de Castelvetrano, de Sciacca, avaient conti­nuel­le­ment bom­bar­dé les troupes bri­tan­niques basées à Malte. C’est qu’il est plus facile de se poser en vic­time que de rap­pe­ler ceux qui se sont bat­tus contre les Alliés. Par contre nulle part en Sicile on ne parle d’une résis­tance armée qui se serait sou­le­vée à l’arrivée des Alliés. Ceux-ci, qui y menaient une guerre dif­fi­cile contre les troupes ita­liennes et sur­tout alle­mandes, exi­geaient certes que les res­pon­sables fas­cistes soient écar­tés, mais aus­si et sur­tout que l’ordre règne sur leurs arrières. A cet égard les mafieux empri­son­nés ou assi­gnés à rési­dence par les fas­cistes leur offraient une solu­tion effi­cace et rapide. Cette sou­daine réap­pa­ri­tion aux postes clés des chefs mafieux aurait refroi­di le plus chaud enthousiasme.

8. Le rap­port à la loi est donc chez les Siciliens natu­rel­le­ment toxique. Leur rap­port au pas­sé est for­cé­ment névro­tique. Comment pourrait-il en être autre­ment quand depuis des siècles, la loi n’est que l’expression de la force brute. La lente et récente infu­sion de la démo­cra­tie n’a fait, au prix d’une contor­sion de plus, que com­pli­quer ce qui reste un théâtre d’ombre. Car dans la pen­sée domi­nante, l’objet même du pou­voir est de s’exonérer ou de contour­ner la loi. A quoi bon exer­cer des res­pon­sa­bi­li­tés si c’est pour appli­quer benoi­te­ment les règles. Pas besoin de vous pour cela. Ainsi le slo­gan des cam­pagnes, tou­jours vic­to­rieuses, d’un élu du centre de Palerme est-il depuis des années « aiu­ta­mi a aiu­tar­vi » (aidez-moi à vous aider). Chacun com­prend le mes­sage. Votez pour moi et on s’arrangera. Est-il de gauche ? Est-il de droite ? Poser la ques­tion témoigne sim­ple­ment que vous n’avez tou­jours pas com­pris. Un « imbécile ».

Ainsi Sciascia dans « Todo modo » raconte l’histoire d’un crime qui serait res­té impu­ni sans l’intervention d’un pro­fes­seur épris de jus­tice qui allait se sub­sti­tuer aux auto­ri­tés défaillantes. Il réus­sit si bien la tâche que per­sonne ne lui avait confiée qu’il ter­mi­ne­ra assas­si­né. Sciascia conclut : « Un imbé­cile, dit-on de lui en guise d’oraison funèbre ».

Dans mon livre « Rendez la terre » j’ai évo­qué le cas de Gaetano Mondino, gen­til­homme issu de la bour­geoi­sie de Villafrati et libé­ral sin­cère, ex gari­bal­dien, qui envoya en 1874 un mémoire de 13 pages au pré­fet de Palerme pour dénon­cer la per­ma­nence d’un sys­tème féo­dal qui entra­vait l’action des citoyens libres dans sa com­mune. Les abus fis­caux y étaient clai­re­ment dénon­cés et aus­si la jus­tice, qui annu­lait toutes les pro­cé­dures contre des riches par manque de preuves et pour­sui­vait sys­té­ma­ti­que­ment celles contre les pauvres. Le pré­fet prit acte du docu­ment et l’archiva. Ce docu­ment est un témoi­gnage excep­tion­nel de luci­di­té, qui dit l’origine des maux dont ne cesse de souf­frir la Sicile et indique les moyens d’y remé­dier. Le fait que le Préfet n’ait don­né aucune suite à cette longue lettre, pour­tant rem­plie de détails et de preuves acca­blantes, montre que l’Etat uni­taire ita­lien a d’emblée man­qué à ses devoirs et a pré­fé­ré lais­sé les choses en l’état sans s’embarrasser d’apporter les solu­tions qui s’imposaient et que pro­po­sait jus­te­ment Gaetano Mondino. L’injustice était géné­ra­li­sée, quelques grandes familles s’étaient acca­pa­rées d’immenses domaines peu pro­duc­tifs, les pay­sans étaient tous obli­gés d’habiter le vil­lage sans pos­si­bi­li­té d’avoir des fermes dis­sé­mi­nées dans la cam­pagne, le loyer de la terre dont devaient s’acquitter les pay­sans était trop éle­vé, la misère régnait, aucune loi ne pou­vait s’appliquer puisque chaque sei­gneur avait sa propre milice. Il en résul­tait une défiance à l’égard des ins­ti­tu­tions publiques et d’abord celles de la Justice et de la police à laquelle il était inutile voire dan­ge­reux de s’adresser. Le bri­gan­dage chro­nique devint alors la seule réponse pos­sible à cet ordre injuste. Pour y faire face l’Etat était trop loin­tain, sa police faible et dis­cré­di­tée. Les grands pro­prié­taires avaient donc eu recours à une vio­lence occulte, celle de la mafia qui était leur créa­ture. Peut-être Gaetano Mondino avait-il lu le « Voyage en Sicile » que Tocqueville avait écrit 48 ans aupa­ra­vant. Imaginant alors un dia­logue entre un Napolitain et un Sicilien, l’a­ris­to­crate nor­mand deve­nu entre-temps un écri­vain célèbre dans toute l’Europe, y fai­sait dire à ce der­nier : “En nous refu­sant la jus­tice, en fai­sant mieux, en nous la ven­dant, vous nous avez appris à consi­dé­rer l’as­sas­si­nat comme un droit.” Jusqu’à sa mort en 1885 Gaetano Mondino ne ces­sa d’agir en faveur de la démo­cra­tie et du suf­frage uni­ver­sel, de l’organisation du tra­vail et de dénon­cer les invrai­sem­blables tur­pi­tudes en matière éco­no­miques et sociales, mais aus­si en matière d’hygiène, de voi­rie, d’eau potable, de lutte contre le cho­lé­ra. Cela lui valut une grande popu­la­ri­té, dont témoigne sa dési­gna­tion comme direc­teur de la « ban­da musi­cale », la fan­fare. Même cette charge était de trop pour les auto­ri­tés qui le des­ti­tuèrent. Mais la réac­tion popu­laire fut telle qu’il fut renom­mé dans ces fonc­tions au demeu­rant bien mar­gi­nales. Encore un « imbécile ».

L’ambiguïté de la refon­da­tion de la répu­blique ita­lienne à l’issue de la seconde guerre mon­diale n’a fait qu’aggraver ce rap­port névro­tique à la loi. La des­ti­tu­tion de Mussolini le 24 juillet 1943 par le maré­chal Badoglio, duc d’Addis Abéba, ville où il s’était en effet illus­tré en la bom­bar­dant de gaz chi­miques, et par le Grand Conseil Fasciste, allait pré­ci­pi­ter les évè­ne­ments. Dans un pre­mier temps Badoglio pro­cla­ma que la guerre conti­nuait, aux côtés des Allemands. Mais après la conquête totale de la Sicile, Eisenhower fit savoir aux auto­ri­tés ita­liennes les condi­tions d’un éven­tuel armis­tice : en fait une red­di­tion sans condi­tions. C’est ain­si que le 3 sep­tembre 1943 un armis­tice fut signé entre Badoglio et les Alliés à Cassibile en Sicile, à quelques kilo­mètres au nord de Pachino. Mais les “auto­ri­tés” ita­liennes, pani­quées à l’i­dée de la réac­tion pré­vi­sible des Allemands, gar­dèrent l’accord secret. Pour les contraindre, Eisenhower prit le 8 sep­tembre l’initiative de révé­ler l’accord d’armistice sur les ondes de Radio Alger. A Rome, le roi et Badoglio furent tota­le­ment sur­pris par cette annonce que Badoglio dût confir­mer en fin de jour­née sur la radio ita­lienne. Dès l’armistice annon­cé, le roi et le gou­ver­ne­ment s’enfuirent de Rome décla­rée “ville ouverte” et que les divi­sions ita­liennes ne devaient donc pas défendre contre les Allemands. Les sol­dats Italiens dis­per­sés en Europe avaient déjà inter­pré­té la chute de Mussolini comme la fin de la guerre et leur retour à la mai­son qu’ils anti­ci­pèrent bien sou­vent sans attendre des ordres qui n’arrivèrent jamais. L’annonce le 13 octobre 1943 de la reprise de la guerre mais cette fois contre l’allié d’hier créa donc un pro­fond désar­roi dans toute la popu­la­tion qui pou­vait légi­ti­me­ment s’interroger. La monar­chie tota­le­ment com­plice de Mussolini et ridi­cule dans sa fuite impro­vi­sée vers les Alliés ne s’en remit pas et fut reje­tée par réfé­ren­dum peu après la guerre. Plus grave encore com­ment le peuple ita­lien, même s’il n’en parle jamais, ne serait pas dans sa rela­tion à son Etat dura­ble­ment trau­ma­ti­sé par cette déban­dade ? En même temps c’est aus­si cette ambigüi­té, désas­treuse pour tous les Italiens et d’a­bord pour les sol­dats per­dus et aban­don­nés, qui a per­mis à l’Italie de se retrou­ver offi­ciel­le­ment et bien abu­si­ve­ment « cobel­li­gé­rante » avec les Alliés, ce qui lui évi­ta en 1945 d’être trai­tée, comme elle aurait pu l’être, comme son alliée, l’Allemagne nazie, occu­pée et par­ta­gée pen­dant des décen­nies par les vain­queurs. C’est aus­si à la suite de ce retour­ne­ment tota­le­ment impro­vi­sé durant l’été 1943 que la Sicile fut ensuite consi­dé­rée par les Alliés comme appar­te­nant à l’Italie, bri­sant ain­si un puis­sant mou­ve­ment indé­pen­dan­tiste renais­sant. En tout cas, comme lors de la Première Guerre Mondiale, l’Italie ne finis­sait pas ce conflit du côté où elle l’avait commencé.

Avec la paix com­men­ça dans toute l’Italie le grand recy­clage des res­pon­sables fas­cistes dont le point d’orgue fut le décret d’am­nis­tie de 1946 signé par Togliatti, patron du Parti Communiste et ministre de la Justice, décret qua­li­fié par d’au­cuns de “coup d’é­ponge sur les crimes fas­cistes”. L’Italie fut ain­si le pre­mier pays d’Europe occi­den­tale à pro­cé­der à une amnis­tie. En Sicile les pro­jets d’épuration avaient vite été repous­sés pour des « motifs tech­niques » de conti­nui­té admi­nis­tra­tive. De toute façon les Alliés avaient déjà lar­ge­ment recon­duit dans leurs fonc­tions les res­pon­sables fas­cistes, encou­ra­gés en cela par l’argument mis en avant par cer­tains inté­res­sés selon lequel « en Sicile le fas­cisme n’avait été qu’un pro­duit d’importation ».

Mais dès l’été 1943 en Sicile, Britanniques et Américains ne vou­laient pas mettre en avant les forces poli­tiques, fussent-elles anti­fas­cistes, et pré­fé­raient une admi­nis­tra­tion d’occupation ne s’appuyant sur aucun par­ti poli­tique mais uni­que­ment sur des notables. Or par­mi eux l’aristocratie était majo­ri­taire. C’est ain­si que comte Lucio Tasca se retrou­va dési­gné maire de Palerme et que son frère Alessandro fut mis à la tête du consor­tium agri­cole de la pro­vince de Palerme qui contrô­lait toute la dis­tri­bu­tion des semences et l‘ensemble des récoltes. Ces gens par­ta­geaient la même volon­té de main­te­nir en l’état les grandes pro­prié­tés. Lucio Tasca avait d’ailleurs publié un livre en 1941, ins­pi­ré d’un ouvrage du mar­quis de Rudini, sei­gneur de Pachino, qui à la fin du XIXe siècle avait suc­cé­dé à Crispi accu­sé de vou­loir pro­cé­der à une timide réforme agraire, ouvrage dont le titre résu­mait le conte­nu : « Elogio del lati­fon­do ». Les grands pro­prié­taires savaient donc qu’ils n’avaient rien à craindre des Alliés : ain­si à Gangi, dans la pro­vince de Palerme, quand les pay­sans étaient allés se plaindre des exac­tions du baron local aux auto­ri­tés alliées, 40 d’entre eux furent défé­rés au tri­bu­nal mili­taire et condam­nés à de lourdes peines. Encore des « imbéciles ».

9. Finalement, mais trop tard, à la fin des années 50, le pro­blème de la terre fut tran­ché. L’expropriation des grands pro­prié­taires ter­riens son­na le glas d’un féo­da­lisme qui avait réus­si, cas unique en Europe, à se main­te­nir jusqu’au milieu du XXe siècle. Mais avec la fin des lati­fun­dia, la mafia rurale s’est trans­por­tée en ville. Dès ce moment, en 1957, Léonardo Sciascia avait vu le dan­ger et mît en garde : « Si, à par­tir des grandes pro­prié­tés ter­riennes, la mafia réus­sit à opé­rer une migra­tion et une trans­for­ma­tion vers les villes, si elle réus­sit à se coa­gu­ler autour de la bureau­cra­tie régio­nale, si elle réus­sit à s’infiltrer dans le pro­ces­sus d’industrialisation de l’ile, il fau­dra encore, pour bien des années, par­ler de cet énorme pro­blème ». Sciascia était pru­dent et mul­ti­pliait les « si ». Hélas toutes ses hypo­thèses se réa­li­sèrent. Commença alors une autre his­toire, dans la conti­nui­té de la pré­cé­dente, mais en pire, comme si de n’avoir pas réagi quand il le fal­lait, comme si d’avoir tolé­ré voire uti­li­sé la mafia rurale allait débou­cher sur un monstre que plus per­sonne ne contrô­le­rait, ni en Sicile, ni en Italie et même pas au niveau mondial.

Car la dimen­sion toxique du rap­port à la loi allait per­mettre la mise en place d’un cercle vicieux au terme duquel plus rien ne fonc­tionne nor­ma­le­ment, de l’ob­ten­tion du moindre docu­ment admi­nis­tra­tif à la déli­vrance des diplômes les plus divers, en pas­sant par les embauches, l’af­fec­ta­tion de loge­ments, l’at­tri­bu­tion de mar­chés publics, etc. Tout, abso­lu­ment tout, devient l’ob­jet d’une foire d’empoigne occulte. Avec rai­son plus per­sonne ne croit au res­pect des pro­cé­dures. Mais en échange de la géné­ra­li­sa­tion du recours au clien­té­lisme pour la moindre chose, tout le monde s’ac­com­mode d’é­lus incom­pé­tents et le cas échéant cor­rom­pus. Tous se tiennent, le sol­li­ci­teur et le sol­li­ci­té et peu importe la cou­leur poli­tique dont le conte­nu n’a plus aucun sens, plus aucune impor­tance. “Le fas­cisme n’ac­cro­chait qu’un seul dra­peau aux cornes du peuple tan­dis que la démo­cra­tie laisse cha­cun se l’ac­cro­cher lui-même à ses propres cornes, en choi­sis­sant la cou­leur qui lui plait”. Ainsi s’ex­pri­mait Leonardo Sciascia. En dehors de ce cercle for­ce­ment res­treint qui englobe les élus et leur clien­tèle, il n’y a pas de place. C’est pour­quoi tous les jeunes que je connais soit ont quit­té l’île soit rêvent de le faire. C’est pour­quoi ceux qui ne peuvent même pas rêver à par­tir, anti­cipent leur exclu­sion du sys­tème et s’organisent en consé­quence. Par exemple, convain­cus que 100% des loge­ments d’une cité popu­laire encore en construc­tion seront attri­bués par recom­man­da­tion et en dehors de toute pro­cé­dure régle­men­taire, ils vont occu­per illé­ga­le­ment l’in­té­gra­li­té des appar­te­ments avant même la fin des tra­vaux. Une irré­gu­la­ri­té de la base répond donc à une irré­gu­la­ri­té ins­ti­tu­tion­nelle. Les tra­vaux ne pour­ront jamais être finis, en par­ti­cu­lier tous ceux ayant trait à l’eau, l’as­sai­nis­se­ment, l’élec­tri­ci­té, les amé­na­ge­ments exté­rieurs et les équi­pe­ments publics. Craignant le renou­vel­le­ment d’une pareille mésa­ven­ture l’of­fice de construc­tion de loge­ments sociaux n’en construi­ra plus, aggra­vant encore plus la pénu­rie de l’offre et ren­for­çant la ten­ta­tion du recours à la recom­man­da­tion. En atten­dant dans ce cas pré­cis, qui allait se char­ger du mini­mum vital c’est-à-dire des rac­cords illi­cites au réseau d’eau et d’élec­tri­ci­té ? La mafia bien sûr qui allait peu à peu deve­nir le vrai maitre des lieux, en contrô­lant tota­le­ment une popu­la­tion qui ne pou­vait pro­tes­ter devant les tri­bu­naux compte tenu du fait que sa pré­sence dans ces immeubles était illé­gale. Le cercle était bou­clé. On com­pren­dra que l’ar­chi­tecte, par­mi les plus renom­més d’Italie, au jour­na­liste de La Republica qui lui deman­de­ra aujourd’­hui s’il ne regret­tait pas quelques erreurs devant le désastre urbain qu’est deve­nue cette cité, répon­dra que si c’é­tait à refaire, il refe­rait exac­te­ment pareil. Bien évi­de­ment la mafia pros­père si bien dans un envi­ron­ne­ment men­tal à ce point dégra­dé qu’elle en épouse la cou­leur, qu’elle en devient invi­sible, nor­male. Au fond elle ne choque plus, sauf quand elle exa­gère, par exemple si elle tue, ce qui est très rare. Alors là tout le monde s’é­meut, une jour­née, et tout recom­mence le len­de­main comme avant. Mais qui ferait par exemple le lien entre clien­té­lisme géné­ra­li­sé, domi­na­tion d’une classe poli­tique nulle, à gauche comme à droite, emprise mafieuse et le fait que la décharge des pou­belles de Palerme au lieu­dit et bien mal nom­mé “Campo Bello” ait per­co­lé la nappe phréa­tique ? Personne. Ah pour s’é­mou­voir, le chœur est au com­plet. Mais per­sonne ne va au fond des choses qui est pour­tant simple. Des cré­tins dirigent les ins­ti­tu­tions publiques, ils sont par nature inca­pables d’an­ti­ci­per, alors on conti­nue à trai­ter les déchets comme on l’a tou­jours fait. Si on parle de satu­ra­tion de la décharge, il est hors de ques­tion d’é­vo­quer l’ins­tal­la­tion d’une usine d’in­ci­né­ra­tion. Une belle coa­li­tion se mobi­lise aus­si­tôt qui ras­semble der­rière quelques éco­lo­gistes sin­cères tous ceux qui ont inté­rêt à ce que rien ne change. La décharge déborde ? Qu’à cela ne tienne, il suf­fit de s’en moquer ou de tour­ner la tête. Ah mais quand même elle déborde vrai­ment et il faut ces­ser d’y rajou­ter des ordures. Toujours pas de pro­blème, il suf­fit de ne plus les ramas­ser dans les rues de Palerme qui de ce fait res­semblent bien sou­vent aux rues de Marseille après trois semaines de grève des agents char­gés du ramas­sage. Si vrai­ment ça déborde trop là aus­si, des entre­prises toutes sous le contrôle de la mafia vous en débar­ras­se­ront contre de grasses rému­né­ra­tions. Pour les mener où ? “Fatevi i fat­ti vos­tri!”Occupez-vous de vos oignons” vous répondra-t-on, slo­gan qui jus­ti­fie de tour­ner la tête et qui signe la démis­sion col­lec­tive fon­dée sur l’addition de rési­gna­tions indi­vi­duelles. C’est l’é­vi­dence de ce lien entre mafia et tenants du main­tien des décharges qui m’a­vait don­né dix ans d’a­vance et sans avoir besoin de preuves pour com­prendre que der­rière l’op­po­si­tion théâ­trale à la construc­tion d’un inci­né­ra­teur à Marseille se cachaient les petits mafieux mar­seillais. D’ailleurs bien sou­vent la mafia aus­si sait rendre des ser­vices aux déses­pé­rés qui lui en seront éter­nel­le­ment recon­nais­sants et le diront ouver­te­ment comme une pro­vo­ca­tion aux ins­ti­tu­tions absentes. C’est ain­si que les jeunes de Brancaccio, le quar­tier de Palerme dont le curé était Padre Puglisi, péta­ra­daient sur leur moby­lette lors de l’as­sas­si­nat en 1992 de Falcone puis un mois plus tard lors de celui de son col­lègue Borsellino en criant triom­pha­le­ment : “On a gagné”.

L’incurie géné­rale est donc l’élément néces­saire d’un sys­tème clos. Dès lors que plus rien ne fonc­tionne nor­ma­le­ment, le recours aux « amis » est une néces­si­té que cha­cun com­prend. Et jus­te­ment ceux-ci sont tou­jours là prêts à vous rendre de menus ser­vices. Bien sûr pour les démarches admi­nis­tra­tives les plus banales, déli­vrance d’un cer­ti­fi­cat quel­conque, attes­ta­tion de toute nature, etc. Inscriptions sco­laires, obten­tion d’une bourse, place sur un mar­ché, tout est objet de pro­cé­dure accé­lé­rée pour­vu que vous pas­siez par le bon canal, celui des amis. Bien sûr vous pou­vez refu­ser de vous y sou­mettre mais alors soyez patients, très patients, voire même préparez-vous à renon­cer à l’obtention d’un droit. Oui oui vous y avez droit mais reve­nez plus tard, là votre dos­sier s’est per­du, le res­pon­sable est en mala­die, il manque une pièce, etc. Qui peut résis­ter long­temps à cet étouf­fe­ment tran­quille ? Vous accep­tez donc d’avoir un inter­mé­diaire, tou­jours aimable et efficace.

« Assistantialismo », clien­té­lisme, recom­man­da­tion, népo­tisme, “abu­si­vis­mo”, “fanul­lo­ni” (ceux qui ne font rien, sont payés à ne rien faire), cor­rup­tion, sous-développement, inci­visme, et fina­le­ment, seule­ment fina­le­ment, mafia, sont les maillons d’une même chaine. La puis­sance de l’or­ga­ni­sa­tion cri­mi­nelle découle des autres défaillances de son envi­ron­ne­ment. Cela ne vaut pas seule­ment pour la Sicile. Car “la ligne du pal­mier” selon la belle méta­phore de Leonardo Sciascia se déplace : ” en Sicile le pire est deve­nu la norme. Mais peut être est-ce toute l’Italie qui est en train de deve­nir Sicile… Une image m’est venue en lisant les jour­naux, les scan­dales stig­ma­ti­sant le gou­ver­ne­ment régio­nal sici­lien : les scien­ti­fiques disent que la ligne du pal­mier se déplace vers le haut, vers le nord, de cinq cents mêtres par an, je crois… la ligne du pal­mier… moi je dirais la ligne du café ser­ré, du café concentré….Elle monte comme la colonne de mer­cure d’un ther­mo­mètre, cette ligne du pal­mier, du café fort et des scan­dales : plus haut, tou­jours plus haut en Italie, elle a dépas­sé Rome…”. Ce pas­sage est extrait du livre de Sciascia “Le jour de la chouette”, publié en 1955, et dont les der­niers mots sont : “Il savait de la façon la plus lucide qu’il aimait la Sicile et qu’il y retour­ne­rait. “Je m’y bri­se­rai la tête” dit-il à haute voix.” J’essaye d’é­vi­ter cette der­nière extrémité.

10. Le choix depuis un siècle et demi est donc sans dis­con­ti­nuer entre deux formes d’exil. Se sou­mettre au sys­tème dont on sait qu’il ne chan­ge­ra jamais, quitte à s’organiser comme les « refuz­niks » de l’ex URSS, sans espoir mais amé­na­gés comme des kystes au sein d’une socié­té hos­tile et irré­for­mable, une sorte d’exil inté­rieur, et l’exil, le vrai, l’émigration.

D’abord vers la Mérica, que per­sonne ne savait situer une carte, ou l’Argentine après que les Américains aient déci­dé qu’ils ne vou­laient plus de nous. L’ailleurs était là, pré­sent dans chaque famille, mar­qué par le vide créé, l’absence. Et puis aus­si, très proche, la Tunisie qui fut tou­jours une géné­reuse terre d’accueil pour nous. Au point que quand les Français y ins­tal­lèrent leur domi­na­tion nous y étions dix fois plus nom­breux qu’eux et depuis bien plus long­temps qu’eux. On disait alors en plai­san­tant que la Tunisie était un pro­tec­to­rat ita­lien diri­gé par la France. Mais les Français ne nous aimaient pas, ils n’avaient pas à notre égard la géné­ro­si­té débon­naire des beys de Tunis. Ils cher­chaient sans cesse à nous dis­cri­mi­ner : inter­dic­tion de par­ler notre langue, inter­dic­tion d’accéder à de nom­breux métiers réser­vés à leurs conci­toyens, pres­sion constante pour que nous renon­cions à la natio­na­li­té ita­lienne au pro­fit de la leur. Ce der­nier point ne nous gênait guère car la natio­na­li­té ita­lienne était pour nous le der­nier ava­tar d’une domi­na­tion étran­gère. Et puis aus­si la Lybie nous atti­rait depuis que l’Italie nou­vel­le­ment créée avait déci­dé d’y prendre tar­di­ve­ment sa part de l’aventure colo­niale des autres euro­péens. On nous y don­nait des terres, à nous qui mour­rions de faim sur la terre dont nous avaient dépos­sé­dés les sei­gneurs et l’Eglise. Alors, prendre des terres que per­sonne n’exploitait, pour­quoi pas. En tout cas nous aurions com­pris que l’on se batte pour ces terres alors que nous n’avons jamais com­pris qu’on ait fait une guerre épou­van­table pour des terres étran­gères, celles de l’Istrie et de la Dalmatie dont on nous rebat­tait les oreilles et qui étaient pour nous tota­le­ment étran­gères. Même la Somalie et l’Ethiopie loin­taines et dan­ge­reuses arri­vaient à nous faire rêver d’une sor­tie de notre impla­cable misère.

Et puis, plus récem­ment, c’est vers le nord que se sont ouvertes les nou­velles routes de notre migra­tion. Cette Europe de l’ouest en plein essor après la seconde guerre mon­diale. Une Europe rava­gée et qui se recons­trui­sait tan­dis qu’à Palerme les ruines demeu­raient et demeurent encore, témoi­gnage quo­ti­dien de l’incurie de nos « res­pon­sables ». La France, la Belgique, l’Allemagne sont deve­nues des des­ti­na­tions connues dans les plus recu­lées de nos cam­pagnes. Ainsi chaque semaine d’Agrigente, sur la mer afri­caine, part chaque semaine un « pull­man » vers Francfort, char­gé de misé­reux qui doivent s’exiler pour vivre et faire vivre leur famille et qu’on recon­nait faci­le­ment aux grandes bou­teilles d’huile d’olive qu’ils ne manquent pas de char­ger car c’est bien connu, là-bas , ce sont des gens riches certes mais à peine civi­li­sés, en tout cas pas des dieux comme nous autres. L’ironie suprême est que le pull­man qui emporte ain­si au loin avec une régu­la­ri­té d’horloge les vic­times d’un sys­tème poli­tique défaillant porte bien visible le nom du pro­prié­taire de la com­pa­gnie : « Cuffaro » qui est aus­si celui du prin­ci­pal élu de la pro­vince d’Agrigente, qui fut pré­sident de la Région Sicile et condam­né pour ses liens avec la mafia. Toto Cuffaro pour les amis, sur­nom­mé « baci baci » (bisous bisous) tant était célèbre sa pro­pen­sion à embras­ser cha­leu­reu­se­ment tous ses élec­teurs. Même la Suisse s’est ouverte à nous, tra­vailleurs cou­ra­geux et tai­seux pour réa­li­ser tous ses gigan­tesques chan­tiers de tun­nels dans les Alpes.

Enfin l’Italie aus­si est deve­nue pour nous une terre d’émigration. Milan, Turin, Gènes, toutes les grandes métro­poles du nord ont lar­ge­ment pui­sé dans le réser­voir d’hommes dépos­sé­dés de leur terre sici­lienne, qui débar­quaient dans ces gares bru­meuses, avec leur valise en car­ton, l’air hagard, et ne par­lant pas la langue locale. Encore en ce début de XXIe siècle, c’est dans les marges alpines que les jeunes sici­liens sont à peu près sûrs de trou­ver un tra­vail d’enseignant, ins­ti­tu­teur ou pro­fes­seur de col­lège. Le sys­tème sco­laire s’étant encore plus pro­fon­dé­ment effon­dré que le nôtre, des postes pré­ca­ri­sés sont offerts sur pro­jet, et tou­jours c’est de Sicile que viennent les can­di­dats pour les postes dont per­sonne ne veut, à Bolzano où les gens parlent alle­mand, et même à Trieste que l’épuration eth­nique d’après-guerre a vidée de ses Slovènes et de ses Autrichiens.

Le nord ain­si est deve­nu la route natu­relle des Siciliens comme en témoigne la plai­san­te­rie que nous disons entre nous avec cette auto-dérision qui nous carac­té­rise : « si en mer vous per­dez votre bous­sole, jetez à l’eau un Sicilien et regar­dez le nager, il vous indi­que­ra le nord sans aucun risque d’erreur ».

Comme pour la Mérica, cet exil vers le nord est sou­vent sans retour. Ah bien sur tel n’est jamais notre pro­jet qui tou­jours est de reve­nir chez nous et d’y éta­ler les preuves de nos suc­cès loin­tains, cette aisance maté­rielle à laquelle il est impos­sible d’accéder en res­tant chez nous. Mais nos enfants sont allés à l’école là-bas, ils réus­sissent dans ce qui devient leur nou­veau pays et reve­nir serait nous sépa­rer d’eux, concept impos­sible à conce­voir pour les Siciliens. Et puis main­te­nant que la durée de vie s’est allon­gée et qu’il faut son­ger à être l’objet de soins constants, nous savons bien que nous serons mieux trai­tés ailleurs qu’en Sicile, là où nous avons tra­vaillé et coti­sé pour nos vieux jours, et que les sys­tèmes de soins des pays du nord sont bien meilleurs que ceux auquel nous aurions droit en Sicile où rien ne marche nor­ma­le­ment et où devrions nous épui­ser à iden­ti­fier l’ami qui connait un ami qui etc.

Pour ceux qui sont res­tés en Sicile, le sta­tut d’autonomie qui a été mis en place en 1946 se vou­lait por­teur des espé­rances déçues de la consti­tu­tion de 1812. Mais le retard pris, ce siècle et demi d’impossible exer­cice d’une citoyen­ne­té res­pon­sable, allait peser lourd dans l’incapacité col­lec­tive et indi­vi­duelle des Siciliens à se débar­ras­ser d’une classe poli­tique insu­laire irres­pon­sable. Apathie, indif­fé­rence, affai­blis­se­ment moral, imprègnent désor­mais pro­fon­dé­ment les esprits qui vivent bien sou­vent, après tant de dés­illu­sions, d’occasions man­quées et d’espoirs déçus, comme dans une sorte d’exil inté­rieur. Beaucoup se tiennent à l’écart de toutes les ins­ti­tu­tions, toutes plus ou moins gan­gré­nées. Une sorte de contre-société existe, en marge mais pas mar­gi­nale, sur fond d’occupation illé­gale de lieux aban­don­nés ou inoc­cu­pés. En plein cœur de Palerme le théâtre Garibaldi a été ain­si squat­té pen­dant des années et des repré­sen­ta­tions de qua­li­té y étaient orga­ni­sées tran­quille­ment annon­cées dans la presse. Ne comp­ter que sur soi, refu­ser la moindre aide fut-elle légale des ins­ti­tu­tions publiques, carac­té­rise la viva­ci­té de ce qu’on appe­lait dans l’ancienne URSS des refuzniks.

Certes la réforme agraire favo­ri­sa les petits et moyens pro­prié­taires mais condam­nait les pay­sans pauvres et les brac­cian­ti, les ouvriers agri­coles qui se louaient à la jour­née, à dis­pa­raitre. On par­la ain­si du « Caporetto des espé­rances sici­liennes » du nom de la ter­rible défaite face aux Autrichiens lors de la pre­mière guerre mon­diale. La pen­sée domi­nante était alors celle de la prio­ri­té à l’industrie. Le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme ita­lien condui­sait à concen­trer les efforts sur les grands pôles indus­triels tous situés au nord de l’Italie. Ceux-ci avaient jus­te­ment besoin de main d’œuvre. Même l’idéologie du par­ti com­mu­niste condui­sait à cette lec­ture et à consi­dé­rer les luttes pay­sannes avec défiance. L’émigration connut alors son apo­gée. Sur la place d’un vil­lage de la pro­vince de Palerme fut réa­li­sée une œuvre d’art repré­sen­tant à taille humaine une famille de pay­sans par­tant pour l’exil. Une plaque expli­ca­tive fut fixée aux pieds de cette sta­tue sur laquelle on pou­vait lire : « Cela ne devrait jamais arri­ver et pour­tant cela arri­ve­ra tou­jours ». Cette plaque dis­pa­rut rapi­de­ment, comme si cette pro­cla­ma­tion pes­si­miste, qui disait l’immensité de l’échec et confor­tait une rési­gna­tion fata­liste, dis­cré­di­tait le dis­cours sur les len­de­mains qui chantent.

« Cu’ nes­ci, arri­nes­ci » : « Qui se tire s’en tire ». Je suis là pour en témoigner.

11. Pour ceux qui ne partent pas, reste tou­jours le rêve de par­tir un jour. Eux ou leurs enfants. Cette ten­sion constante entre le réel et l’imaginaire accroit la pathé­tique inten­si­té des contra­dic­tions qui tra­vaillent le psy­chisme de chaque Sicilien et qui fait dire à cer­tains que la folie est un élé­ment capi­tal de la sici­li­tude. Ainsi, tous les Siciliens sont « paz­zis », fous, ou au moins exu­bé­rants. C’est la no­blesse qui a su le mieux, parce qu’elle en avait les moyens, mettre en valeur ce côté fon­da­men­tal de l’âme sici­lienne, celui qui lui per­met de contre­ba­lan­cer son côté sinistre, auto­des­truc­teur. Mais quel que soit le niveau social, les plus misé­reux étant sou­vent les plus talen­tueux, cha­cun s’y emploie et fait de son mieux. Et invite les autres à se sur­pas­ser, à ne pas hési­ter à sur­prendre. En cas d’oubli, on vous le rap­pel­le­ra genti­ment, mais avec insis­tance. :« Non smet­ti di sor­pren­der­mi » (« Ne cesse pas de me surprendre »).

Elio Vittorini au début de son magni­fique « Retour en Sicile » explique ain­si : « je com­men­çai d’entendre en moi une plainte qui sem­blait celle d’un fifre… C’est ain­si que me vint une sourde nos­tal­gie qui était comme d’avoir de nou­veau en moi mon enfance… Je me trou­vai alors pen­dant un ins­tant comme devant deux routes, l’une qui se diri­geait vers chez moi, dans l’abstraction de ces foules mas­sa­crées et, tou­jours, dans le calme plat de la non-espérance, l’autre qui se diri­geait vers la Sicile, vers les mon­tagnes, dans la plante de mon fifre inté­rieur, et vers quelque chose qui pou­vait éga­le­ment ne pas être un aus­si sombre calme plat et une aus­si sourde non-espérance… En moi le son du fifre était per­çant. » C’est que, explique-t-il plus loin « Nous sommes un triste peuple, lugubre même, atten­dant tou­jours quelque chose d‘autre, quelque chose de meilleur, et déses­pé­rant tou­jours de pou­voir l’obtenir…Toujours décou­ra­gés, tou­jours abat­tus… Et tou­jours avec au corps la ten­ta­tion de nous supprimer. »

Cette alié­na­tion, cette névrose, Vittorini y trouve l’explication au fait que sous Mussolini (et peut être aujourd’hui), la majo­ri­té des indics de la police ita­lienne, les « mou­chards », étaient des insu­laires. « Que fait un homme quand il renonce ? Quand il se consi­dère comme per­du ? Il fait la chose qu’il déteste le plus faire… Je crois que c’est ça… Je crois qu’il est com­pré­hen­sible qu’ils soient tous Siciliens ». Peut-être cela vaut-il aus­si pour leur par­ti­ci­pa­tion à la mafia. Mais Vittorini y voit aus­si l’origine de leur carac­tère fan­tasque. Il ima­gine ain­si le dia­logue entre le fils et sa mère à pro­pos du père : « Comment pouvait-il défi­ler à che­val der­rière saint Joseph s’il était socia­liste ? Les socia­listes ne croient pas à saint Joseph/ Ce que tu peux être bête, dit sa mère. Il pou­vait croire à saint Joseph et être socia­liste. Qu’est-ce que tu vou­lais que ça lui fasse les prêtres à lui ? Tu es un bel igno­rant. La pro­ces­sion c’est une affaire de che­vaux et de cava­liers. C’est une cavalcade ».

De fait l’hystérie n’est jamais loin. Comme une requête quel­conque aux auto­ri­tés a d’au­tant plus de chances d’être satis­faite qu’elle éma­ne­ra d’une per­sonne déses­pé­rée, on assiste ain­si en Sicile au spec­tacle quo­ti­dien de celle qui, pour obte­nir un loge­ment, va se sui­ci­der par le feu avec ses 6 enfants (enfin, les siens mais peut être aus­si ceux que lui ont confié ses voi­sines, mais tou­jours devant la presse), ou de celui qui va se jeter du toit d’un palais pour avoir un emploi, heu­reu­se­ment sans jamais pas­ser à l’acte. Plus clas­si­que­ment, dans les beaux mar­chés de Sicile, la ges­tua­li­té des ven­deurs et le son de leurs appels aux clients par­ti­cipent de cette démons­tra­tion théâ­trale, qui s’apparente à un opéra.

Dominique Fernandez va encore plus loin. Dans « Le voyage d’Italie » au cha­pitre « Sicilitude » il explique que « l’oppression éco­no­mique, la misère ances­trale et chro­nique, qui loin d’avoir été allé­gée depuis la réa­li­sa­tion de l’unité ita­lienne il y a quelque cent qua­rante ans, s’est aug­men­tée de toute l’amertume d’un grand rêve déçu. » Fernandez évoque alors l’oppression sexuelle « presque aus­si bru­tale de nos jours qu’au Moyen Age » : « quand une femme se met à se tordre par terre, à dan­ser, à hur­ler en déchi­rant ses vête­ments, elle mène à bien une double opé­ra­tion de déli­vrance. Par l’agressivité qu’elle déploie, elle se sou­lage des frus­tra­tions de la pau­vre­té, et en même temps elle se défoule de ses pul­sions éro­tiques répri­mées. Non seule­ment elle se libère elle-même mais elle libère la com­mu­nau­té qui l’entoure, qui l’assiste, l’encourage aux sons d’une musique rituelle, selon un céré­mo­nial stric­te­ment codi­fié. En sorte que cette mimique qui a l’air d’une explo­sion ani­male d’hystérie est en réa­li­té quelque chose qui tient à la fois du jeu théâ­tral tel qu’on le pra­ti­quait dans l’Antiquité, et du psy­cho­drame tel que les méde­cins le pra­tiquent aujourd’hui. Le vil­lage, après cette cathar­sis néces­saire, peut se remettre à vivre. »

Ce phé­no­mène loin d’être vul­gaire, hon­teux ou dépla­cé, se rat­tache à une grande tra­di­tion humaine, celle, en effet, de la cathar­sis, de s’y aban­don­ner et de lais­ser se déchi­rer en soi les liens psy­chiques tis­sés par l’univers men­tal désen­chan­té de l’Europe occi­den­tale contem­po­raine, tout entier domi­né par l’exigence de mai­trise de soi. En effet cette tradition-là est bien plus ancienne, elle est même au cœur de l’héritage de la Grèce antique que nous reven­di­quons pour­tant en en igno­rant ain­si une des dimen­sions essen­tielles. Car un fos­sé d’incompréhension s’est creu­sé entre la pen­sée antique et nous. Ce qui parais­sait encore évident au IV siècle de notre ère est ain­si deve­nu incon­ce­vable à nos esprits épris et pétris de ratio­na­li­té. William Marx, dans un essai inti­tu­lé « Le tom­beau d’Œdipe – Pour une tra­gé­die sans tra­gique » nous per­met d’y voir plus clair dans ce que les siècles ont ren­du incom­pré­hen­sible. Il nous dit par exemple que « la tra­gé­die grecque était dotée de pou­voirs pour nous incon­ce­vables, comme celui d’agir sur le corps des spec­ta­teurs et de le gué­rir. Ce qu’Aristote appelle la cathar­sis, terme dont il faut res­tau­rer le sens ori­gi­nel… Car la cathar­sis, concept fourre-tout, est le miroir de l’idéologie et des pré­sup­po­sés de ceux qui osent s’y frotter…La tra­gé­die avait pour incar­ner les dieux et les héros une effi­ca­ci­té reli­gieuse dont l’équivalent doit être aujourd’hui recher­ché par­tout sauf au théâtre, à l’église peut être ?… L’effet ultime de la tra­gé­die était l’émotion qui touche au corps d’infiniment près… La pro­duc­tion de l’extase, voi­là la voca­tion de la tra­gé­die antique, qui cor­res­pon­dit pour long­temps à un besoin de l’humanité pré­chré­tienne parce qu’elle y éprou­vait, grâce à l’oubli exta­tique de soi, un allé­ge­ment, même fort bref, d’une souf­france liée au dieu…La cathar­sis était la consé­quence de l’extase dans laquelle étaient empor­tés les fidèles de Dionysos : com­mu­nion avec les forces de la nature, cette extase éveillait des émo­tions néga­tives – ter­reur, dou­leur et désir – dont l’âme se puri­fiait au fur et à mesure de leur apparition ».

Le fait que cette fête majeure se passe au théâtre de Dionysos, dieu du vin et de l’ivresse n’était pas le fait du hasard. Bien au contraire. Car Dionysos était d’abord le dieu de l’extase mys­tique et de la sor­tie de soi. Et c’est parce l’ivresse per­met de se libé­rer de soi et d’accéder au divin que le vin acquiert ain­si un sta­tut d’outil vers le sacré. Bien après l’Antiquité grecque, Elio Vittorini dans son livre magni­fique « Conversation en Sicile » nous en a don­né un exemple magis­tral qu’il place au cœur du XXe siècle. « De la sorte, souf­frant pour leurs mal­heurs per­son­nels et souf­frant à cause de la dou­leur du monde offen­sé, ils res­taient ensemble, dans le sépulcre nu du vin et ils pou­vaient être comme des esprits par­tis enfin de ce monde de souf­france et d’offenses…C’était un roi conqué­rant qui habi­tait sa conquête, la conquête d’un autre monde, qu’il avait faite, qui habi­tait dans le vin ».

Cet héri­tage antique du sou­la­ge­ment de l’âme pro­cu­ré par la cathar­sis n’avait pas échap­pé à Freud.C’est encore William Marx qui évoque « le rap­pro­che­ment entre la cathar­sis tra­gique selon Aristote et les méthodes thé­ra­peu­tiques nou­velles telle la psy­cha­na­lyse qui à l’instar de la tra­gé­die per­met d’opérer la « déli­vrance » ou la « décharge » d’affects pénibles pré­cé­dem­ment refou­lés. La cathar­sis comme une purge… Dans l’Antiquité la lec­ture à haute voix était pres­crite par les méde­cins comme un acte thé­ra­peu­tique à part entière… ». A cette aune les Siciliens sont des experts, maitres, croyants et pratiquants.

12. Une antique sagesse et la ruine per­ma­nente de nos espoirs a façon­né en nous un rap­port sin­gu­lier à l’égard des étran­gers. C’est ain­si que la Sicile est consi­dé­rée comme la région ita­lienne la plus ouverte aux étran­gers. Aux « migrants » dit-on désor­mais. Celle où leur rejet d’emblée est le moins fort, voire inexistant.

Comme si, étran­gers chez nous en exil inté­rieur ou étran­gers ailleurs en exil exté­rieur, nous savions par essence la pré­ca­ri­té et la fra­gi­li­té de l’existence. Par ins­tinct nous com­pre­nons et par­ta­geons le mal­heur des autres, bous­cu­lés eux aus­si par d’autres puis­sants per­son­nages ou des­tins. Nous savons de quoi il s’agit. C’est pour­quoi l’accueil est chez nous débon­naire, presqu’indifférent. De tous temps nous avons vu s’installer chez nous des vil­lages entiers venant direc­te­ment de l’empire otto­man et fuyant les mas­sacres des Chrétiens. Enfin, ce n’étaient pas des chré­tiens comme nous, fidèles au Pape depuis que les Normands avaient fon­dé leur royaume sur l’alliance avec Rome. Mais des Chrétiens d’Orient, avec les­quels on ne se mélan­geait pas mais qui trou­vaient chez nous un refuge et de quoi bâtir une nou­velle vie. Dans la Province de Palerme c’est Piana degli Albanesi qui par son seul nom rap­pelle ces temps de fron­tière et d’accueil. Une ville dont les habi­tants conti­nuent de nos jours à par­ler leur langue, et les jours de fête à por­ter leurs cos­tumes tra­di­tion­nels et à pra­ti­quer à l’église le rite grec byzantin.

Cette com­plai­sance ne doit pas cacher une autre réa­li­té, moins sym­pa­thique. Car cette indif­fé­rence est aus­si le signe d’un rela­ti­visme et d’une mise à dis­tance. Chacun « s’occupe de ses oignons » comme dit le pro­verbe. Je ne m’occupe pas de vous. Vous ne vous occu­pez pas de moi. Car si « Faire des Italiens » (fare degi Italiani) comme le pro­cla­mait le slo­gan ima­gi­né lors du 150è anni­ver­saire de l’unité ita­lienne reste glo­ba­le­ment un hori­zon jamais com­plè­te­ment atteint, en Sicile cela n’a eu aucun sens. « Aux armes citoyens » de l’hymne natio­nal fran­çais est ici qua­si intra­dui­sible. Le mot citoyen lui-même pose un pro­blème, qui ren­voie à une idéo­lo­gie ici sans racine. Vous pou­vez donc tou­jours vous ins­tal­ler là, enfin là-bas, un peu plus loin, et y vivre comme bon vous semble, pour­vu que pour nous rien ne change.

Ce calme est une expres­sion du cou­rage lucide et sans espoir, com­mun à tant et tant d’hommes et de femmes de cette terre, celui qui donne aujourd’hui la vraie saveur de la vie sici­lienne. Comme les « refuz­nik » de l’ex Union sovié­tique, ils savent bien qu’ils ne gagne­ront pas et pour­tant ils ne sont pas pas­sifs. Ils agissent de mille manières, sans connexion entre eux, mais c’est ce lent tis­sage qui fait que la vie ici vaut d’être vécue. Ils savent qu’il leur fau­dra attendre long­temps, mais cela ne les affecte pas. « On rai­sonne ain­si dans les milieux scien­ti­fiques : on tra­vaille en équipe, et ce qu’une équipe a échoué à démon­trer, une autre y par­vien­dra. Nous sommes des pas­seurs, c’est ain­si que nous nous vivons. Moi, je ne ver­rai peut-être rien du tout. Mais il n’y a pas de petits com­bats, et l’essentiel, c’est de tou­jours lever haut le dra­peau ». C’est Nathalie Arthaud, can­di­date de Lutte Ouvrière lors des élec­tions pré­si­den­tielles de 2012 en France qui a décla­ré cela. Je ne par­tage pas ses convic­tions mais en enten­dant cela mon cœur a vibré.

Pour autant l’âme des sici­liens ne les porte pas tra­duire col­lec­ti­ve­ment leur pos­ture indi­vi­duelle ni à tra­vailler en équipes et à s’or­ga­ni­ser pour réunir leurs talents. Car domine en eux la dimen­sion puis­sante de l’exil inté­rieur. Lorsque lors­qu’il tente de défi­nir la spé­ci­fi­ci­té du carac­tère sici­lien, Leonardo Sciascia uti­lise le terme de “sici­li­tude”. Les siècles de domi­na­tion et d’exploitation auraient for­gé l’âme sici­lienne, à la fois fata­liste et fière, secrète et éprise de faste, qui ne réus­sit à être com­plè­te­ment elle-même que dans la solitude.

Enfin, autre grande spé­ci­fi­ci­té, sans doute aus­si han­di­cap à se pro­je­ter dans un monde meilleur, la langue sici­lienne ne connait pas le futur. En Sicile, on ne parle de l’avenir qu’au temps pré­sent. Assimilation, inté­gra­tion, sont dès lors des mots vides de sens. Quand en France ils sont les lignes de défense d’une iden­ti­té mena­cée, en Sicile on coha­bite sans autre ambi­tion. Le « vivre ensemble », sym­bole en France d’effondrement répu­bli­cain et de renon­ce­ment au creu­set com­mun, n’y est pas vécu comme un aban­don aux com­mu­nau­tés dont le prisme est désor­mais domi­nant. C’est aus­si que l’identité sici­lienne est tel­le­ment forte qu’il ne vient à l’esprit de per­sonne de pen­ser que des migrants pour­raient mena­cer la leur. Nous savons qui nous sommes, des « dieux » comme évo­qués pré­cé­dem­ment, et il serait sau­gre­nu d’imaginer que, nous qui avons résis­té à tant d’envahisseurs, nous soyons mis en péril par ces der­nières vagues, com­po­sées non de spa­das­sins mena­çants mais de pauvres êtres en détresse. D’autant plus que pour la grande majo­ri­té d’entre eux, ils ne sont que de passage.

Comme tou­jours la mafia a com­pris l’air du temps et s’est adap­tée à la géo­po­li­tique contem­po­raine. Puisque migrants il y a elle en a fait une source de pro­fit facile. Dès lors tout est orga­ni­sé pour que ce flux d’êtres humains soit cana­li­sé par elle. Car immenses sont les res­sources géné­rées par qui­conque est débar­qué sur l’île. Et chaque noyé est une perte. Installation de tentes dans l’enceinte des ports, four­ni­ture des pre­miers secours (vête­ments, trousse de toi­lette, nour­ri­ture), trans­port par bus jusqu’aux centres d’accueil, ges­tion de ces centres, tout est sous contrôle la mafia qui fac­ture avec une marge satis­fai­sante ses ser­vices à l’Etat ita­lien. Bien sûr, régu­liè­re­ment la police ou la gen­dar­me­rie fait une des­cente, constate ce que cha­cun sait. Les incul­pa­tions tombent. Mais que faire des gens qui se retrouvent à la rue, les « migrants » mais aus­si tous ceux qui tra­vaillent dans les mul­tiples ser­vices induits par leur pré­sence, depuis les tra­duc­teurs, les tra­vailleurs sociaux, les sur­veillants, le per­son­nel médi­cal, celui char­gé du ménage, de la cui­sine sans oublier les nom­breux four­nis­seurs ? Une autre struc­ture se voit immé­dia­te­ment confier dans les mêmes locaux la ges­tion de ce ser­vice public qui béné­fi­cie de fonds illi­mi­tés de l’Etat. En fait c’est sou­vent la seule acti­vi­té tota­le­ment sub­ven­tion­née et sans limite. Le migrant est donc dans l’esprit de beau­coup la seule source d’activité possible.

La majo­ri­té d’entre eux n’a aucu­ne­ment l’intention de res­ter en Sicile, et veut rejoindre la France, l’Allemagne ou la Grande Bretagne. Pas de pro­blème là non plus. Nous les aide­rons si besoin est à rejoindre la gare la plus proche et aucun contrôle ne sera jamais effec­tué de leur titre de trans­port et encore moins de leur titre de séjour. Ceux qui veulent res­ter dans les centres d’accueil sont les bien­ve­nus puisque cha­cune de leur jour­née de pré­sence est payée par l’Etat. Et ceux qui veulent tra­vailler dans l’île trou­ve­ront sans pro­blèmes des emplois dans l’agriculture où ils seront exploi­tés comme des esclaves. Ou encore vous les trou­ve­rez en sous attri­bu­taire d’une fonc­tion inter­dite. Ainsi les par­kings publics, sur la chaus­sée, sont-ils le plus sou­vent entre les mains de la mafia qui décide qui va y deman­der abu­si­ve­ment la pièce aux auto­mo­bi­listes qui peuvent bien sûr refu­ser mais alors ne s’étonneront pas de retrou­ver leur voi­ture abi­mée. Donc tout le monde paye. Et ce même « par­cheg­gia­tore abu­si­vo » (gar­dien de par­king illé­gal) va sous-traiter la nuit à plus affa­mé que lui. C’est pour­quoi la nuit vous n’aurez plus que des Noirs pour vous sol­li­ci­ter, eux-mêmes payant la dime à celui qui accepte leur pré­sence. L’espace public est ain­si exploi­té et ren­ta­bi­li­sé 24 heures sur 24. Bref, pas de quoi être fier et qui éclaire d’un autre jour la géné­ro­si­té pro­cla­mée de notre accueil.

En dehors des migrants, les étran­gers en Sicile y sont tou­jours res­pec­tés, bien accueillis et tou­jours nous leur ferons « bonne figure ». La méchan­ce­té des rap­ports entre nous n’apparaitra pas. Ils auront de nous une image sym­pa­thique qui n’est pas fausse mais qui leur est réser­vée. Autant dire qu’il est décon­seillé à un étran­ger de se faire pas­ser pour l’un des nôtres, de par­ler comme nous : il sera trai­té en consé­quence. Mais à celui qui est per­du et qui ne sait pas se faire com­prendre, nous don­ne­rons notre temps, ouvri­rons notre porte et notre cœur.

13. Finalement sous la cendre, der­rière le masque de la rési­gna­tion ou celui de l’auto-dérision et même de l’exubérance, il y a une ran­cune tenace, voire de la haine, d’autant plus vio­lente qu’elle est inté­rio­ri­sée, sans espoir de s’exprimer et de ren­ver­ser l’ordre des choses.

Car notre uni­vers men­tal n’est fait que de pro­messes jamais res­pec­tées, d’espoirs tou­jours écra­sés, et tou­jours de la lâche­té et de la tra­hi­son de nos « élites ». Chacune de nos réac­tions, de nos pro­tes­ta­tions, a immé­dia­te­ment été cri­mi­na­li­sée. On a trai­té notre mou­ve­ment social, les « fas­ci degli lava­to­ri sici­lia­ni », un des plus grands d’Europe à la fin du XIXe siècle, comme un ramas­sis de bri­gands auquel a été oppo­sé sans ver­gogne l’état de siège, les tri­bu­naux mili­taires et les dizaines de mil­liers de fusillés. On nous a mobi­li­sés pour des guerres qui ne nous concer­naient pas et pour les­quelles nous avons ample­ment payé le prix du sang. Nous avons été aban­don­nés à la mafia à laquelle ne s’est atta­qué que le fas­cisme parce qu’il n’était qu’une autre forme de mafia et qu’il ne sup­por­tait pas de concur­rence en la matière. En 1943 c’est notre terre qui a ser­vi d’expérimentation aux armées amé­ri­caine, bri­tan­nique et cana­dienne, en route vers Berlin. Les bom­bar­de­ments y ont été ter­ribles et exces­sifs, comme si un mes­sage était envoyé aux autres ter­ri­toires à tra­ver­ser : « gardez-vous de nous résis­ter car voi­ci ce qui vous arri­ve­ra ». Et comme le sen­ti­ment d’être une nation avait résis­té à toutes les colo­ni­sa­tions y com­pris la der­nière, celle des Piémontais, est alors res­sur­gi un puis­sant mou­ve­ment indé­pen­dan­tiste. Ceux qui avaient refu­sé la dis­pa­ri­tion de Royaume de Sicile déci­dée au Congrès de Vienne en 1815, ceux qui s’étaient tout au long du XIXe siècle bat­tus pour le retour à la consti­tu­tion de 1812, tous pen­sèrent que le débar­que­ment des Alliés en 1943 et l’effondrement du royaume d’Italie dans la honte et la com­pro­mis­sion avec Mussolini ouvrait une page nou­velle. Mais cette fois c’est Staline qui sif­fla la fin de la récréa­tion : en échange du main­tien de la Sicile dans la répu­blique ita­lienne et de la vie sauve des dizaines de mil­liers de sol­dats ita­liens aban­don­nés sur le front de l’est et que l’Armée Rouge s’apprêtait à mas­sa­crer, il impo­sa la pré­sence des com­mu­nistes au gou­ver­ne­ment for­mé à Salerne par Badoglio, grand digni­taire fas­ciste. Nous étions à nou­veau tra­his. Le som­met de l’indignité fut atteint en 1947 quand, pour cas­ser le mou­ve­ment pay­san qui se bat­tait pour la réforme agraire, l’establishment de l’aristocratie et de la mafia char­gea Salvatore Giuliano, vrai ban­dit et ex colo­nel de l’armée indé­pen­dan­tiste, de tirer sur le ras­sem­ble­ment popu­laire et fami­lial de Portella del­la Ginestra. Ces dizaines de morts furent un mes­sage que nous reçûmes par­fai­te­ment : on ne nous enten­dra plus. Depuis la « libé­ra­tion » et pen­dant vingt ans, l’assassinat des res­pon­sables syn­di­caux par la mafia com­man­di­tée par l’aristocratie allait deve­nir un phé­no­mène banal.

Parfois cette colère est confron­tée à un ima­gi­naire recons­ti­tué ailleurs que chez nous afin de rendre la vie sup­por­table. Ainsi la belle chan­son « Bella Ciao », à l’origine chant des pay­sannes du la plaine du Pô, a été trans­for­mé en hymne de la résis­tance au fas­cisme et au nazisme, en un élé­ment fon­da­teur et iden­ti­taire de la répu­blique ita­lienne, sou­vent repris à l’étranger. Mais qu’elles en sont les paroles ? « Un matin, je me suis réveillé/ Et j’ai trou­vé l’en­va­his­seur ». Alors comme ça un matin vous vous êtes réveillés et sapris­ti, sur­prise, com­ment est-ce pos­sible, les Allemands étaient chez vous ? Mais de qui vous moquez vous ? Les Allemands étaient vos alliés, c’est vous qui les avaient fait venir en Italie et en Sicile. Et vous vous êtes réveillés en 1943, quand les anglo-américains débar­qués chez nous en Sicile ont dû com­battre, au prix de lourdes pertes humaines, l’armée ita­lienne et les pan­zers divi­sion alle­mandes ? Pourtant, même à ce moment-là vous ne vous êtes pas bat­tus contre eux, vous avez aban­don­né Rome alors que les divi­sions ita­liennes y étaient en nombre supé­rieur aux alle­mandes. Et ce n’est que plus tard, très tard, que dans les mon­tagnes du nord de la pénin­sule s’organisa enfin une réelle résis­tance, héroïque, dont jus­te­ment de nom­breux membres n’étaient autres que des Siciliens res­ca­pés du désastre natio­nal et qui ne pou­vaient rejoindre leur ile. Parmi eux Placido Rizzotto, de Corleone, mobi­li­sé pen­dant la seconde guerre mon­diale, avait rejoint les par­ti­sans de la Brigade Garibaldi. La paix reve­nue il s’était enga­gé dans le mou­ve­ment syn­di­cal de sa com­mune où sévis­saient alors la faim et la misère. Il s’engagea alors dans la consti­tu­tion de coopé­ra­tives des­ti­nées à occu­per les terres aban­don­nées ou insuf­fi­sam­ment culti­vées. Ainsi la coopé­ra­tive “Bernardino Verro”, du nom de l’ancien res­pon­sable syn­di­cal assas­si­né en 1915, se vit attri­buer les terres de la baronne Antonietta Mangiameli. Placido Rizzotto dis­pa­rut le 10 mars 1948, enle­vé par la mafia. Le capi­taine des cara­bi­niers de Corleone, Alberto Carlo Della Chiesa, le futur géné­ral qui sera assas­si­né à Palerme en 1990, lui-même ancien « par­ti­san » de la Brigade Garibaldi, mena une enquête rapide et arrê­ta les pré­su­més cou­pables dont cer­tains firent des aveux cir­cons­tan­ciés. Lors du pro­cès les accu­sés furent tous acquit­tés « faute de preuve ». Il faut dire que le seul témoin visuel avait entre-temps lui aus­si été assas­si­né. Le par­ti com­mu­niste envoya alors Pio La Torre à Corleone pour assu­rer la pour­suite de l’ac­tion de Placido Rizzotto. Quelques années plus tard, deve­nu dépu­té au Parlement natio­nal, Pio La Torre fut lui aus­si assas­si­né par la mafia après qu’il eut été l’instigateur d’une loi favo­ri­sant la séques­tra­tion judi­ciaire des biens des mafieux et l’internement de ces der­niers selon un régime sévère. Le corps de Placido Rizzotto ne fut retrou­vé qu’en 2009 dans une fosse de la mon­tagne de Rocca Busambra, à côté de Villafrati.

Alors vous la com­pre­nez notre colère ? Toujours elle est là, der­rière la pas­si­vi­té, l’individualisme, la sou­mis­sion et l’ « aquoi­bo­nisme ». En témoigne de manière presque inaper­çue la grande admi­ra­tion pour la Révolution fran­çaise. Pas pour la Déclaration des droits de l’homme du citoyen. De cela nous sommes peu sen­sibles. Non, pour la spo­lia­tion radi­cale des terres et l’élimination phy­sique de l’aristocratie et de ses sbires. Pour la « grande peur » de l’été 1789 qui a fait trem­bler tous les châ­teaux de France. Quand furent bru­lés tous les par­che­mins qui jus­ti­fiaient les antiques ser­vi­tudes. Et bien sou­vent aus­si les châ­teaux eux-mêmes, voire leurs pro­prié­taires. L’idée des têtes qui tombent sous la guillo­tine ou qui sont pro­me­nées au bout d’une pique est certes effrayante mais elle repré­sente pour le Sicilien une telle libé­ra­tion que cet aspect est vite mis de côté au pro­fit de l’essentiel, le ren­ver­se­ment de l’aristocratie et la fin du pou­voir féo­dal que nous n’avons jamais connus. Encore de nos jours entendrez-vous cou­ram­ment l’obséquieuse for­mule de poli­tesse « bac­cia­mo le mani » (je vous baise les mains) et l’usage du vous de majes­té « vossia ».

14. Ne croyez pas pour autant que nous aimions les Français. Nous ne les aimons pas. En 1282 c’est contre les Français que nous nous sommes sou­le­vés. C’est même la seule fois où nous avons été vic­to­rieux. Il faut dire que l’honneur était en jeu, l’honneur d’une femme bien sûr, qui est peut-être le seul que nous puis­sions conce­voir. Les Français sont res­tés encore long­temps dans notre his­toire puisqu’au cours des « guerres d’Italie », de 1494à 1525 les rois de France Charles VIII, Louis XII et François Ier, qui reven­di­quaient tou­jours leurs droits héré­di­taires sur les royaumes de Sicile et de Naples d’où les Anjous avaient été chas­sés, avaient régu­liè­re­ment atta­qué et conquis des Etats de la pénin­sule. Le père de Michel de Montaigne avait été enga­gé dans ces batailles. Mais la France avait alors été en proie à une ter­rible guerre civile reli­gieuse et avait dû renon­cer à ses ambi­tions. Après elle c’était l’Espagne qui allait domi­ner la pénin­sule ita­lienne. Les Habsbourg contrô­laient direc­te­ment le royaume de Naples, celui de Sicile, la Sardaigne, Milan. Le roi d’Espagne était éga­le­ment le suze­rain du Grand-Duc de Toscane, des ducs de Ferrare, de Parme et d’Urbino. Les Habsbourg contrô­laient en plus des Flandres, le royaume de Hongrie, celui royaume de Bohême et l’archi­du­ché d’Autriche. Symbole de cette puis­sance Charles Quint avait en 1519 bat­tu François Ier au sein du col­lège des princes=électeurs alle­mands, et le titre d’empereur lui don­nait une supé­rio­ri­té que ne lui dis­cu­tait plus que le pape et encore et tou­jours ces Français prêts pour cela à s’allier aux Turcs. Les Siciliens étaient bien sûr du côté de l’empereur et contre les Français. Aujourd’hui encore de très beaux monu­ments témoignent à Palerme de notre atta­che­ment à ce grand empe­reur. La Porta Nova, construite en son hon­neur, sa sta­tue piaz­za Bologni et la belle plaque sur le palais Aiutamichristo qui entre­tient la mémoire du séjour qui fit Charles Quint en route vers la Tunisie. Appelé au secours par le bey de Tunis Moulay Hassan dépo­sé par son frère en 1534, Charles Quint s’emparait de Tunis en 1535, y libé­rait 20.000 chré­tiens rete­nus en escla­vage, réta­blis­sait Moulay Hassan qui, deve­nu un vas­sal de l’Espagne, abo­lis­sait l’esclavage dans son domaine et y ins­tau­rait la tolé­rance reli­gieuse. Pour cette expé­di­tion les troupes impé­riales et les troupes espa­gnoles étaient com­man­dées par le grand ami­ral Génois Andrea Doria. De quoi enthou­sias­mer le cœur des Siciliens. Par contre l’expé­di­tion de Charles Quint sur Alger en 1541 se sol­da par un désastre et redon­na aux Barbaresques le sud de la Méditerranée. Cet échec dût uni­que­ment au mau­vais temps épou­van­table qui dros­sa la flotte sur la cote, mar­que­ra les esprits pen­dant 3 siècles. En 1830, son sou­ve­nir han­tait encore l’amiral Duperré lors du débar­que­ment fran­çais à Sidi Ferruch. Le beau palais Aiutamichristo au nom pré­des­ti­né (« aide-moi Christ ») fut de ce fait mira­cu­leu­se­ment pré­ser­vé des bom­bar­de­ments amé­ri­cains de 1943. On peut de nos jours y séjour­ner, béné­fi­cier de la gen­tille et clas­sieuse hos­pi­ta­li­té d’une des des­cen­dantes des antiques pro­prié­taires et se sen­tir enve­lop­pé du sou­ve­nir de Charles Quint.

Avec lui la France a dis­pa­ru de notre his­toire. Elle n’y est réap­pa­rue que des siècles plus tard. Quand Alexandre Dumas accom­pa­gna en 1860 Garibaldi dans sa conquête de la Sicile et qu’un autre fran­çais Eugène Sevaistre pho­to­gra­phia les com­bats qui eurent lieu alors à Palerme entre les Bourbons de Naples et les troupes de Garibaldi. Ces pho­to­gra­phies avec des tirages à l’albumine sté­réo­sco­pique sont conser­vées aux Archives Photographiques Civiques de Milan. Le témoi­gnage de Dumas et celui de Sevaistre sont des élé­ments impor­tants de notre héri­tage mémo­riel dans lequel nous aimons nous replonger.

Et puis ce fut dans le désert libyen que nous retrou­vèrent les Français. A Morzouk, en jan­vier 1941, quand un petit déta­che­ment bri­tan­nique, par­ti du Soudan et ayant embar­qué au nord du Tchad des hommes de Leclerc, dont le lieu­te­nant Massu, atta­qua le fort ita­lien diri­gé par un offi­cier sici­lien. C’est que seuls les insu­laires avaient droit à ces affec­ta­tions au bout de l’enfer. De même que quelques semaines plus tard, à Koufra, c’est encore un offi­cier sici­lien qui dut se rendre à Leclerc en per­sonne. Le poids de cette mémoire trouble s’est encore alour­di lors du nau­frage, quelques mois après la bataille de Bir Hakeïm, du navire ita­lien trans­por­tant des pri­son­niers fran­çais vers l’Italie. Ce navire, cou­lé par les Britanniques, por­tait le nom infame pour nous de Nino Bixio. Celui qui avait mas­sa­cré les pay­sans de Bronte en 1860, pay­sans qui exi­geaient que Garibaldi leur don­na leur terre comme il l’avait pro­mis. Alors que les Anglais dont il dépen­dait exi­geaient qu’il pro­té­gea au contraire les grands pro­prié­taires de Bronte qui n’étaient autres que les héri­tiers de l’amiral Nelson auquel le roi de Naples, réfu­gié en Sicile, avait don­né nos terres en remer­cie­ment d’avoir empê­ché les Français de tra­ver­ser la mer qui nous sépa­rait du royaume de Naples tota­le­ment occu­pé par les troupes de Murat. Et ce fut Nino Bixio qui fut char­gé de la sale besogne dont il s’acquitta avec bonne conscience.

Et pour finir, nous n’avons pas oublié que lors du débar­que­ment anglo-américain de l’été 1943 et tout au long de la conquête de la Sicile, si les troupes fran­çaise ne furent offi­ciel­le­ment pas enga­gées, des bataillons de gou­miers et tabors maro­cains, dont Patton venait d’apprécier les qua­li­tés guer­rières lors de la libé­ra­tion de la Tunisie et dont il avait vou­lu l’engagement à ses côtés, se sont illus­trés chez nous, comme ailleurs, par leur bra­voure certes mais aus­si par leur féro­ci­té. Or ils étaient bien sûr enca­drés par leurs offi­ciers fran­çais. La pra­tique du pillage fut leur habi­tude. Moins celle des viols car au pre­mier cas les cou­pables furent retrou­vés égor­gés la nuit venue. Pour l’honneur, toujours.