Revue de presse

Respectez ma sensibilité !

7 juillet 2020


Philippe San Marco conteste la ten­dance à résu­mer les indi­vi­dus par leurs ori­gines et à vou­loir ména­ger leur sen­si­bi­li­té.
Hashtag/ Respectez ma sensibilité/ Moi aus­si je suis une vic­time. /It hurts my feelings !

Puisque l’époque n’est plus à la construc­tion com­mune de quoi que ce soit qui nous dépasse, qui nous ras­semble à d’autres qui par­tagent une même ambi­tion col­lec­tive pour construire un ave­nir com­mun, alors je dois moi aus­si par­ler ce lan­gage moderne qu’on m’impose, celui de mon ego per­son­nel, de ce que je suis, non pas par mes œuvres mais par mon sta­tut de nais­sance, héri­té d’une lignée qui m’enferme et dont je porte le poids des chaines. Je dois donc exi­ger désor­mais, loin de tout enga­ge­ment col­lec­tif, la recon­nais­sance de mon iden­ti­té bles­sée et la répa­ra­tion des souf­frances qui m’ont été et me sont encore infligées.

Oui des souf­frances. Oui de mon iden­ti­té bles­sée. Car rien que mon patro­nyme est en soi l’écho de la sici­li­tude, c’est dire plus de deux mille ans de domi­na­tion, de colo­ni­sa­tion, d’exploitation, de vic­ti­mi­sa­tion et d’infantilisation, le tout grâce à une vio­lence sys­té­mique dont le pré­sent repro­duit inlas­sa­ble­ment les stig­mates sanglants.

Grecs, Puniques, Romains, Carthaginois, Byzantins, Arabes, Normands, Aragonais, Catalans, Souabes, Français, Espagnols, Autrichiens, Bourbons, jusqu’aux der­niers arri­vés les Piémontais qui ont ache­vé de nous domi­ner. Sans oublier les Ottomans « i tur­ci » qui pen­dant des siècles sont venus rava­ger nos côtes, piller nos biens et voler nos femmes pour leurs harems. Et sans oublier non plus l’Eglise catho­lique, l’infâme, qui nulle part ailleurs dans toute la Chrétienté n’a été plus abo­mi­nable qu’en Sicile où elle a réus­si à impo­ser une odieuse Inquisition pen­dant plus de 4 siècles. Où elle a été com­plice d’un ordre infer­nal au ser­vice des puis­sants. Une Eglise qui nous a tra­hi certes mais dont nous savions, nous ses vic­times, que ce fai­sant elle se tra­his­sait elle-même, qu’elle tra­his­sait le beau mes­sage dont elle était et reste por­teuse. C’est pour­quoi quand tout va mal ce sont ses vieilles prières que je récite pour me ras­su­rer, comme celle-ci qui me vint natu­rel­le­ment au cœur quand, ali­té et fié­vreux, j’entendais en boucle « si vous avez les symp­tômes du covid, sur­tout res­tez chez vous et pre­nez du para­cé­ta­mol ». Quand les savants refu­saient de me soi­gner, une antique prière ne pou­vait pas me faire de mal.

O san­tis­si­ma Matri divi­na,
ca ri lu cie­lu siti la rig­ghi­na,
c’è stu malu ca cami­na
’nca­ti­na­ti­lu ca vos­tra cati­na.
Mannatilu lun­ta­nu, lun­ta­nu,
e che vuos­tri manu for­ti
ciu­ri­ti­ci i por­ti ;
u vuos­tru man­tu ni cun­so­la
nia­tri rin­tra e stu malu fora !

O Très Sainte Mère Divine/ qui est reine du ciel/ il y a ce mal qui rode/ enchaînez-le avec votre chaîne. /Envoyez-le loin, loin/ et que vos mains fortes/ ferment les portes;/ votre man­teau nous console/ nous dedans, ce mal dehors ! /

De tous j’attends, que dis-je, j’exige en qua­li­té de vic­time repen­tance et répa­ra­tion. Car mon trau­ma est là, béant, sans la connais­sance duquel il est insul­tant de pré­tendre me connaitre. D’ailleurs ceux qui ne par­tagent pas cette ori­gine sont dis­qua­li­fiés pour par­ler de ma situa­tion. Toute ten­ta­tive de com­pré­hen­sion de leur part, et pire toute empa­thie, n’est qu’une vul­gaire ten­ta­tive d’appropriation cultu­relle. Bref, un viol de plus.

Mais puisque toute ma « race », selon le mot désor­mais rede­ve­nu incon­tour­nable alors que nous le croyions voué à l’oubli, me rap­pelle à mon devoir envers mes morts, envers tous mes morts, alors je ne dois pas m’arrêter là. Car dans cette lignée d’exploités et de dam­nés, broyés par la misère et jamais maîtres de leur des­tin, les mélanges sont nom­breux. Ils sont même constants.

Du côté pater­nel mon grand-père sici­lien, for­cé à l’exil, a mêlé son sang à une Provençale, Félicité Sabatier, à qui on reti­ra la natio­na­li­té fran­çaise quand elle épou­sa par amour un bel étran­ger au nom impro­non­çable. Elle était pour­tant issue d’une vieille famille de pécheurs des Martigues. Des gens pauvres mais qui se croyaient impor­tants parce que leur patro­nyme figu­rait sur les registres de pèche depuis Henri IV. Bel exemple d’aliénation des vic­times, alors qu’ils n’étaient que les res­ca­pés de la colo­ni­sa­tion romaine plu­ri­sé­cu­laire détruite par l’invasion des Francs, Goths, Wisigoths, Ostrogoths, Burgondes et autres Vandales. Encore que lors du trai­té de Verdun de 843, la rive gauche du Rhône ait été attri­buée non pas à Louis mais à Lothaire. Et que c’est encore par vio­lence que les rois de France s’emparèrent de la terre de mes ancêtres pro­ven­çaux. Ce que n’a pas oublié et chante encore Frédéric Mistral dès le début de Calendau :

Amo de moun païs/ teu che dar­daïes, manifesto/ E dins sa len­go e dins sa gèsto/Quand li baroun picard, ale­mand, bouguignoun/Sarravon Toulouso e Bèu-caire/Tu qu’empurès de tout caire/contro li negri cavaucaire/Lis ome di Marsiho e li fiéu d’Avignoun./

Ame de mon pays/Toi qui rayonnes, manifeste/dans son his­toire et dans sa langue/quand les barons picards, alle­mands, bourguignons/pressaient Toulouse et Beaucaire/toi qui enflam­mas de partout/contre les noirs chevaucheurs/les hommes de Marseille et les fils d’Avignon/

« Li negri cavau­caire », les cava­liers noirs, car oui, en pro­ven­çal noirs se dit negri. Et je ne chan­ge­rai rien à cette langue que vous devrez res­pec­ter sans venir la pol­luer de vos pudeurs de gazelles.

Ma lignée mater­nelle porte elle aus­si le poids des vio­lences et des souf­frances qui m‘étreignent et m’entravent encore aujourd’hui, au point de m’empêcher de res­pi­rer. Mon grand-père mater­nel, Paul Vazeilles, des­cen­dait lui direc­te­ment des Gaulois réfrac­taires que les Burgondes après les Romains avaient colo­ni­sé, avant que les rois de France ne s’emparassent de leur domaine sans leur deman­der leur avis. C’était un authen­tique auver­gnat dont la famille de petits vigne­rons avait été rui­née par le phyl­loxe­ra. Chassé de ses terres par la misère il dut s’exiler aux colo­nies car la France, l’ingrate, réser­vait chez elle les emplois des bour­geois et lais­sait aux gueux l’obligation d’aller cher­cher ailleurs, très loin, dans des contrées hos­tiles au cli­mat épou­van­table et dan­ge­reux les emplois déva­lo­ri­sés de petits fonc­tion­naires. Eux qui devaient en outre et sans cesse répondre chez eux à la lan­ci­nante sus­pi­cion : « Qu’as-tu fait pour aller chez nègres ? ».

Celle qui allait deve­nir son épouse, ma grand-mère mater­nelle Camille Coté, était une pure nor­mande c’est-à-dire qu’elle des­cen­dait direc­te­ment des popu­la­tions ter­ro­ri­sées pen­dant des siècles par des enva­his­seurs bar­bares qui don­nèrent leur nom à une pro­vince après que le roi de France la leur eut aban­don­née, trans­for­mant ses sujets en d’innocentes vic­times. Elle non plus n’avait jamais envi­sa­gé le cau­che­mar de devoir quit­ter sa terre. Mais elle était la vic­time de la Grande Guerre qui avait fau­ché les hommes, dont son propre frère enter­ré à Verdun, lui aus­si vic­time de la folie des chefs contre les­quels il s’était révol­té et qu’on avait ren­voyé en pre­mière ligne. Les sur­vi­vants étaient donc deve­nus une den­rée rare. Il avait fal­lu que deux misé­reux exi­lés d’Auvergne, l’un au Tonkin et l’autre au Soudan échan­geassent entre eux des infor­ma­tions sur des demoi­selles plus très jeunes mais tou­jours en quête de mariage pour que l’infortunée Camille Côté quit­ta son pays de Caux et devînt, en rejoi­gnant son époux, la pre­mière nor­ma­lienne au sud de Tamanrasset. Quelle pro­mo­tion, la pauvre !

C’est pour­quoi ma mère Jacqueline est née à Dakar et ma tante à Tivaouane, la ville sainte des Tidiane du Sénégal. C’est pour­quoi je suis né à Ebolowa, dans la région du N’Tem, au Cameroun où en fait de « colons » il y avait 5 Blancs : l’administrateur, le gen­darme, le méde­cin mili­taire, un pas­teur amé­ri­cain et un com­mer­çant liba­nais. Enfin, en nos temps de sus­pi­cion géné­ra­li­sée et de seg­men­ta­tion infi­nie, il faut désor­mais clas­ser le liba­nais par­mi les « raci­sés » non blancs.

Et de tout cela je devrais avoir honte ? Alors regardez-moi bien dans les yeux : j’en suis fier !

Au point de vous réser­ver le meilleur pour la fin. Mon père Louis, qui avait à subir quo­ti­dien­ne­ment la honte de por­ter un nom étran­ger qui tra­his­sait le Français de fraiche date, dût lui encore choi­sir l’exil pour échap­per à cette vio­lence de la France et par­tir loin, très loin, dans cette Afrique où un autre météque comme lui, Pietro Savorgnando di Brazza, avait quelques décen­nies plus tôt reçu la demande de Makoko, Roi des Batékés, d’être pro­té­gé par la France des menaces diverses qui pesaient sur lui et son peuple. En par­ti­cu­lier celle des Arabes mar­chands d’esclaves qui venaient chez lui faire leur mar­ché de chair humaine à des­ti­na­tion du monde arabo-musulman : des femmes bien sûr et des hommes, ceux-ci tous immé­dia­te­ment cas­trés afin que ne puisse se repro­duire dans leurs nou­veaux pays ce qu’il allait adve­nir outre Atlantique. Demande de pro­tec­tion du roi des Batékés qui fut immor­ta­li­sée par un trai­té approu­vé dans l’enthousiasme par la Chambre des Députés fran­çaise, una­nime, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Savorgnan de Brazza qui libé­rait les esclaves d’un simple geste, celui de leur faire tou­cher le dra­peau tri­co­lore sur lequel était bro­dé « qui me touche est libre ». Brazza qui bar­ra la route à la vio­lence de Stanley et à celle de son com­man­di­taire, le roi des Belges Léopold II. Brazza dont la capi­tale du Congo porte tou­jours le nom, sans doute par igno­rance des Congolais de cet infâme pas­sé colo­nial. Il ne peut en être autre­ment, n’est-ce pas, vous qui, avec condes­cen­dance et mépris, savez tout et jugez de tout.

Bref, mon iden­ti­té mul­tiple, impure, vic­time vio­len­tée, déra­ci­née, raci­sée et domi­née, exige désor­mais d’être res­pec­tée telle qu’elle est, sans alté­ri­té. En bloc, comme Clémenceau exi­geait qu’on par­la de la Révolution. Que dites-vous ? Que de cette his­toire, vous n’y pou­vez rien ? Ah mais moi non plus ! Alors c’en est fini de se moquer de mon patro­nyme et de mes parents. C’en est fini de rire de leur atta­che­ment à la République et à ce pays qui les a aidé, mal­gré tout et peut-être par­fois même mal­gré lui, à être ce qu’ils sont deve­nus après tant et tant d’efforts. Je pro­clame donc hic et nunc que tout un cha­cun doit veiller à ne pas heur­ter ma sen­si­bi­li­té. Et doit com­prendre que je doive désor­mais être violent face à toute atteinte envers ce qui me dis­tingue de tous les autres et en par­ti­cu­lier de tous ceux qui ne par­tagent pas l’héritage des vio­lences subies par mes ancêtres, les gens de mon sang mêlé de batard. Oui de batard comme le fut mon arrière-grand-père qui, vio­lence suprême, fut dépo­sé de ce fait et nui­tam­ment à l’établissement des Enfants Trouvés de Palerme.

Ainsi, ce que je suis, je le suis. Moi l’éternel métèque à qui les reje­tons de la noblesse de robe osèrent faire deman­der, alors qu’au nom de l’Assemblée Nationale dont j’étais un élu je venais pré­si­der la Commission de Surveillance de la Caisse des Dépôts et Consignations, si j’étais bien français !

Au nom de tous les miens, au nom de ma « race », puisque vous vou­lez faire de celle-ci la seule grille d’analyse juste, vous allez donc devoir faire avec moi tel que je suis, avec mes croyances, mon atta­che­ment à ce pays qui a don­né un sens à la vie des miens. Les sta­tues qui jalonnent l’espace public de nos villes sont comme les croix qui en marquent les cam­pagnes. Personne ne vous demande ni d’y croire ni de les hono­rer. Mais de les res­pec­ter car ce sont les signes que nous sommes sur une terre sin­gu­lière qui a une his­toire, la sienne deve­nue la mienne par hasard, par acci­dent ou par choix, une his­toire pas pire que d’autres et sou­vent lumi­neuse, dont j’aime me rap­pe­ler les belles pages en n’oubliant pas les plus sombres que je connais mieux que vous. Une construc­tion arti­fi­cielle qui a besoin géné­ra­tion après géné­ra­tion qu’on prenne soin d’elle et qu’on la ché­risse. Libre à cer­tains de ne pas l’aimer et de ne pas com­mu­nier à ses dieux. Mais cela ne leur donne pas le droit de la détruire. Un ave­nir peut se bâtir en com­mun mais le pas­sé est ce qu’il est et per­sonne ne le chan­ge­ra ni le réécrira.

J’exige donc de vous le res­pect. Sinon ce sera la guerre. Capisci ?

REVUE DE PRESSE

Respectez ma sensibilite Marianne 09 07 2020
Une ver­sion plus courte a été publiée dans Marianne le 9 juillet 2020.
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